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LIFFRÉ ÉTÉ 1944 : MORT D’UN COLLABO

Ecrit par Olivier Pigoreau
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Gérard De Becker était un collabo. Il fut tué dans la région de Liffré durant la Seconde Guerre Mondiale. Son corps n’a jamais été retrouvé. Récit d’Olivier Pigoreau, journaliste, historien et auteur de nombreux ouvrages sur la Seconde Guerre Mondiale (Sanglante randonnée, Nom de code : Atlas…).

Jean-Baptiste Dibon n’a sans doute jamais su le fin mot de l’histoire. Peut-être même n’a-t-il jamais appris l’identité de cet homme qui, une nuit d’août 1944, vint frapper à la porte de son hôtel situé au lieu-dit Mi-Forêt. La date exacte, il l’a oubliée, mais pas les événements dont il fut le témoin et dont il se souvient parfaitement trois ans après les faits, le 7 août 1947, lorsqu’il reçoit la visite des gendarmes de la brigade de La Guerche-de-Bretagne, où il vit désormais.

Aux enquêteurs, il est en mesure de préciser qu’il a été réveillé vers une heure du matin par des coups frappés contre sa porte par un homme de haute taille aux trois quarts dévêtu qui demandait du secours. L’inconnu était blessé. Quatre balles l’avaient atteint, dont une à la gorge, et il avait manifestement été battu, son corps étant couvert de plaques noires. L’hôtelier a alors prévenu les gendarmes de Liffré qui sont arrivés sur les lieux, ainsi qu’un médecin qui a fait évacuer le blessé dans une voiture, probablement vers un hôpital. Mais Dibon ignore quel établissement et qui était le supplicié, qui n’a pu lui dire son nom, étant incapable de parler.

L’enquête ne va pas permettre de dissiper toutes les zones d’ombre de cette affaire, mais elle suffit au tribunal de 1re instance de Rennes pour rendre un jugement le 21 juin 1948 constatant le décès de Gérard De Becker (pseudonyme) – l’inconnu n’en est donc pas un -, disparu corps et biens sur le territoire de la commune de Liffré en août 1944, victime des « combats de la Libération ».

Cette décision fait suite aux démarches de l’épouse du défunt qui, dès août 1944, avait été informée du décès de son mari grâce à un ami de son frère, le dramaturge Léopold Marchand. Travaillant à l’époque pour la Résistance, celui-ci avait appris que Gérard De Becker avait été abattu par le maquis en Bretagne. C’est sur la foi de cette information qu’allait débuter l’enquête confiée par le tribunal de Rennes aux services de police et de gendarmerie.

L’enquête fut sans doute rapidement close dans la mesure où Gérard De Becker, on l’a vu, n’a pas été tué par les troupes d’occupation ou les collaborateurs français, miliciens, membres du PPF ou indépendantistes bretons du Bezen Perrot, mais par la Résistance. Engagé au point le plus extrême de la collaboration, il est au nombre des 15 000 Français qui ont revêtu, entre 1941 et 1945, l’uniforme de l’armée allemande. Et qui, pour certains d’entre eux, l’ont payé de leur vie à la libération.

                                       La LVF puis les Waffen-SS

Né le 10 novembre 1896 dans le Nord, engagé volontaire en septembre 1914, Gérard De Becker a fait la Grande Guerre de bout en bout. Comme fantassin d’abord puis, à partir de juillet 1915, dans l’aviation, comme pilote de reconnaissance. Décoré de la croix de guerre en 1916, il a fini la guerre dans l’escadrille F 383, engagée dans les rangs de l’armée française d’Orient sur le front de Macédoine. Il y a été sérieusement blessé et évacué sur Salonique avant d’être rapatrié en France.

Alors que son environnement familial le destinait à un métier tourné vers la mer – son père était courtier maritime -, De Becker devient journaliste au début des années 1930. Grâce à Joseph Pouliquen, un autre fantassin de la Grande Guerre passé dans l’aviation, il entre à Paris-Soir. Par la suite, Pouliquen suivra un chemin différent, la France Libre. Il sera fait compagnon de la Libération.

En Allemagne, De Becker assiste aux congrès du parti national-socialiste où son journal l’envoie en reportage. Comme d’autres Français qui font le voyage à Nuremberg à cette époque, c’est ainsi sans doute qu’il est devenu fasciste. Marié à une Bretonne, qui lui a donné trois enfants, il fréquente les chefs du Parti national breton (PNB). En juillet 1943, L’Heure bretonne, l’hebdomadaire des nationalistes, saluera dans ses colonnes l’engagement du journaliste dans les Waffen-SS.

En 1940, De Becker, qui n’a pas été mobilisé, s’engage dans la voie de la collaboration et continue son métier de journaliste écrivant dans la plupart des journaux paraissant sous le contrôle des autorités allemandes. Les 27 et 28 août 1941, le reporter assiste au départ du premier contingent de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF) pour le front de l’Est, événement dont il fera la narration dans les colonnes du Petit-Parisien.

Quelques mois plus tard, il franchit le pas à son tour et souscrit un engagement dans ce corps de volontaire combattant sous l’uniforme allemand. Trop tard pour prendre part aux combats du « premier hiver » devant Moscou, mais il « couvre » à compter du printemps 1942 les opérations menées par les soldats de la LVF contre les partisans soviétiques sur les arrières du front.

Début 1943, De Becker est rentré en France. Il serait revenu de Russie révolté par le mépris affiché par certains officiers allemands à l’égard des Français qui se battent dans leurs rangs. Pourtant, il ne semble pas prêt à revenir sur son engagement. « Je ne suis pas de ceux qui quittent le bateau quand il est en perdition», proclame-t-il. Et il en donne une preuve éclatante le 13 juillet 1943 en s’engageant dans les Waffen-SS à Anvers, en Belgique.

Évidemment, le journaliste n’a pas vocation à combattre en première ligne et n’a été admis dans les SS qu’en raison des fonctions de correspondant de guerre auxquelles on le destine. En avril 1944, il est en reportage en Lettonie, qu’il quitte début mai pour rejoindre Berlin, puis Paris. Et on le retrouve début juin à Jersey, la seule portion du territoire britannique, avec les autres îles anglo-normandes, conquise par les soldats de Hitler. De retour à Saint-Malo au matin du 6 juin 1944, De Becker apprend que le débarquement vient de commencer.

Dès le 11 juin, et après un bref séjour à Paris, il est dans le secteur de Caen dont il dénoncera dans plusieurs articles la destruction partielle par les raids aériens alliés, vouant aux gémonies ces Anglais qui « ont perdu toute humanité ». Début juillet, De Becker est de nouveau en Normandie, dans le secteur de Caen. Le 10, il est rentré à Paris où, à 23 h 30, il lit un texte au micro de Radio-Paris.

                                               « Fusillé sur le champ »

Au cours de la seconde quinzaine de juillet, De Becker repart pour la Normandie, au moment où la bataille tourne lentement à l’avantage des Alliés. Il aurait quitté Paris pour son troisième et ultime voyage vers le front dans un camion de la Croix-Rouge. Vraisemblablement pour couvrir les combats dans le secteur de Saint-Lô, car un témoin, Louis Blouet, chef d’un groupe de résistance, dira avoir croisé le reporter à Mortain, dans le sud du département de la Manche, le 31 juillet ou le 1er août 1944. “Il était dans une voiture allemande, en uniforme SS, et demanda des renseignements à un médecin qui accompagnait le témoin” rapporte Louis Blouet.

Pensant avoir affaire à un Allemand et lui faisant remarquer sa parfaite maîtrise du Français, le docteur s’était vu répondre par son interlocuteur qu’il était lui-même français et s’appelait De Becker, journaliste à Paris-Soir. À cette époque, les Américains ont percé le front après le déclenchement de l’opération « Cobra », qui en six jours conduit les GI’s jusqu’aux portes de la Bretagne. Le 31 juillet, les Américains sont à Avranches. Mortain sera atteinte par la 1re division d’infanterie le 3 août. Une partie des unités allemandes refluent vers la Bretagne. Et Gérard De Becker avec elle, roulant en direction du sud-est, passant vraisemblablement par Saint-Hilaire-du-Harcouët, libérée le 2 août, puis Fougères, atteinte le 3 août par les Alliés. Jusqu’à ce qu’il vienne frapper à la porte de Jean-Baptiste Dibon.

Que s’est-il passé entretemps ? Les archives disponibles ne nous le disent pas mais l’on peut émettre l’hypothèse que De Becker, seul ou avec le ou les hommes qui l’accompagnaient, a été capturé par des maquisards sur la route entre Avranches et Rennes, l’actuelle A84. Au sud de Liffré, celle-ci traverse pendant quelques kilomètres une zone boisée, propice aux embuscades. Hypothèse séduisante, donc, et que vient confirmer le livre Agents du Reich en Bretagne (Skol Vreizh, 2011). Son auteur, Kristian Hamon, cite un extrait du bilan établi par le responsable FTP Louis Pétri, dont les hommes harcèlent à l’époque les véhicules allemands en retraite sur les routes d’Ille-et-Vilaine, du nord de la Mayenne, du sud de la Manche et du Calvados. Le document se termine par cette indication : « 1er août : Arrestation de Gérard-Frédéric de B[ecker], commandant allemand de nationalité française, journaliste à Paris-Soir, qui est fusillé sur le champ ».

                                              Introuvable dépouille

Le collabo et correspondant de guerre a donc bien été fait prisonnier, sans doute le 1er août et dans les environs de Liffré. Peut-être était-il déjà blessé ? En tout cas, il a été battu –pour ne pas dire torturé- et laissé pour mort dans les bois avant de réussir à parcourir la distance nécessaire – son état ne lui permettait évidemment pas de se livrer à une très longue marche – pour frapper à la porte de Jean-Baptiste Dibon.

Reste une question : qu’est devenue la dépouille de Gérard De Becker, dont personne n’a manifestement retrouvé la trace ? Si, comme le croit Jean-Baptiste Dibon, le blessé a été dirigé vers un hôpital, et même s’il est mort des suites de ses blessures au cours du transport, Gérard De Becker n’aurait logiquement pas dû se volatiliser. Son décès aurait dû laisser des traces, ne serait-ce que dans les registres de l’état civil des communes du secteur.

Dans la mesure où Gérard De Becker avait manifestement été délesté de ses papiers, les chances pour que son nom apparaisse quelque part étaient naturellement assez minces. D’autant qu’il n’a sans pas été en mesure de faire connaître son identité. Blessé par un éclat d’obus dans la mâchoire pendant la Grande Guerre, De Becker portait un appareil sans lequel il lui était très difficile de parler. Battu par ses bourreaux, il avait sans doute perdu cet appareil.

Mais les morts, normalement, ne disparaissent pas comme cela. Il n’était pas déraisonnable d’espérer trouver trace du décès d’un inconnu en août 1944 dans la région de Liffré. Or, aucun des services de l’état civil interrogé ne mentionne un tel événement au cours de cette période. Rien à Rennes, Liffré, Thorigné-Fouillard, Chevaigné, Saint-Sulpice-la-Forêt, Cesson-Sévigné, La Bouëxière, Acigné ou Saint-Aubin-d’Aubigné. Si bien qu’un épais mystère plane sur ce qu’il est advenu du corps de Gérard De Becker. Le véhicule qui le transportait en pleine nuit a-t-il été intercepté par un groupe de maquisards, ceux-là mêmes qui l’avaient laissé pour mort ou d’autres, et ceux-ci ont-ils achevé le blessé ou ont-ils décidé, s’il était déjà mort, de le faire disparaître ? C’est une explication possible et il est vraisemblable que le corps du correspondant de guerre n’ait été retrouvé que plusieurs semaines ou plusieurs mois après les faits, comme ceux d’autres victimes des combats et des règlements de comptes de la Libération.

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Olivier Pigoreau

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