Elles furent des centaines, peut-être plus. On ignore leur nombre exact. Oubliées de l’histoire, elles croupissaient dans les prisons de Rennes, Cadillac ou Clermont pour des crimes dérisoires : un vol, un avortement. Au XIXe siècle, l’administration française leur imposait un marché cruel : dix ans derrière les barreaux ou l’exil en Nouvelle-Calédonie pour épouser d’anciens bagnards. Après un examen médical de leur « santé reproductive » par de « bons » médecins, les femmes étaient déclarées aptes à procréer et embarquaient pour les colonies.
Le but ? Éloigner ces « indésirables » et repeupler les colonies avec des Françaises, mariées de force à d’anciens bagnards.
Le 23 janvier 1870, le premier convoi débarqua, après trois mois de navigation sur l’Isis, comme l’indiquent les registres de la Transportation. À bord, les conditions furent sans doute insupportables ! Entre chaleur extrême, mal de mer et cages grillagées, on imagine aisément que leur arrivée à Bourail, en Nouvelle-Calédonie, fut comme une délivrance.
A l’autre bout du monde, le couvent de Saint-Joseph-de-Cluny, tenu par d’autres…recluses, fut le point de chute de toutes. Entre 1870 et 1887, plus de 500 femmes y furent envoyées, selon les données rassemblées par Jean Carol dans Le Bagne (1901). Présentées à d’anciens forçats au bout de quelques temps, elles étaient contraintes d’accepter un mariage, après quelques heures à peine de réflexion ! « J’aperçus en passant le célèbre kiosque des fiançailles », raconte à sa manière Jean Carol. « C’était là qu’avaient lieu, sous la surveillance de la pauvre sœur Madeleine, les entrevues idylliques […] Assassins et avorteuses, quand ils s’étaient trouvés réciproquement “gironds”, y échangeaient les premiers serments et parfois le premier baiser avant de convoler en justes noces. »
Traversées éprouvantes
Une fois mariées, ces femmes vivaient sur des terres agricoles avec leurs « maris ». Libérés, mais assignés à résidence, ces anciens forçats recevaient des concessions, des semences et des vivres. Il s’agissait de leur offrir un semblant d’héritage, selon les doctrines pénitentiaires de l’époque. Ce qui n’était pas du goût de tout le monde. « Voilà comment on devient gentleman-farmer en pays colonial, après avoir débuté, dans la mère-patrie, par divers attentats contre les biens et les personnes », dénonçait le docteur Jacobus dans L’Amour des Colonies (1885).
Porté par l’administration française, cet espoir de régénération ne fut pas toujours une réussite. D’août 1883 à août 1885, il y eut plus de vingt affaires criminelles graves, impliquant des reléguées. « Mariées à des forçats concessionnaires, trois femmes avaient été réintégrées, l’une pour vol, l’autre pour incendie, la troisième pour fratricide, » rapporte Jean Carol, dans Le Bagne.
Mais pour ces femmes, la vie conjugale devenait souvent infernale. Jacques Dhur, dans Vision de Bagne (1900) relate ce terrible récit. « Le dénommé Pouillé fut arrêté à deux heures de l’après-midi, au moment où il allait tranquillement couper le cou à sa jeune moitié. L’arrivée des agents empêcha le crime d’être commis. Pouillé en fût quitte pour quelques jours de prison. » D’autres n’eurent pas cette chance ! « Un autre tua lui sa femme pour de bon : c’est le nommé Mohammed Belgassem, qui avait été condamné aux travaux forcés pour homicide volontaire sur sa première épouse, en Algérie. Jaloux en Calédonie, il y assassina sa seconde femme. »
À la fin du XIXe siècle, ces unions imposées entre « transportés » et « reléguées » furent jugées catastrophiques, tant sur le plan humain que financier : un déficit de 3 456 000 francs fut même relevé pour les partisans d’une justice plus sévère. « Dès le début de l’expérience, les résultats furent ce qu’ils ne pouvaient manquer d’être : désastreux », écrivait à l’époque un polémiste.
Pourtant, dans ce système brutal, certaines de ces femmes ont survécu, résisté, parfois même reconstruit quelque chose. C’est le cas de l’empoisonneuse Sauce, dont Alain Denizet conte l’histoire. « La Nouvelle-Calédonie fut, entre mer et montagne, le cadre de vie d’Élisabeth Sauce pendant trente-six ans », explique Alain Denizet. « En seize ans, de 1881 à 1897, elle mit au monde huit garçons et deux filles, dix enfants, dont deux seulement moururent avant l’âge de cinq ans. Eu égard à la forte létalité infantile qui sévissait dans l’île, c’était presque un miracle. La domestique qui avait voulu empoisonner le nourrisson de sa maîtresse à la Bazoche-Gouet fut une mère a minima, vigilante. » En ces temps lointain de justice expéditive, ces femmes n’eurent sans doute guère le choix entre la prison ou l’exil, entre mariage forcé et vie recluse. Elles ont été utilisées comme instruments de la colonisation, promises à la régénération, livrées à la relégation. Mais leur histoire, elle, mérite peut-être d’être enfin racontée.
Sources principales : Jean Carol, Le Bagne, 1901, Jacques Dhur, Vision de Bagne, 1900, Dr Jacobus, L’Amour des Colonies, 1885, Notices de la Transportation (années 1884–1885), Alain Denizet, L’empoisonneuse Sauce, du Perche à la Nouvelle-Calédonie, 2020 – https://alaindenizet.fr/lempoisonneuse-sauce-du-perche-a-la-nouvelle-caledonie/



