Fayçal Jelil parcourt la France à vélo. Avec un smartphone en poche, il veut raconter la France qui bosse, loin des polémiques et des plateaux télé. Journaliste autodidacte, infatigable témoin du quotidien, il sillonne depuis un an les territoires pour tirer les portraits de ceux qui « se lèvent tôt, travaillent dur et ne se plaignent pas ». Chaque jour, il partage une photo, un post ou une courte vidéo sur X (@FaycalJelil), où près de 20 000 personnes le suivent.
J’en avais marre des discours politiques »
« Après le Covid, j’en avais marre des discours politiques qui affirmaient que les Français étaient des fainéants», raconte-t-il calmement, une tasse de café devant lui au comptoir du Cortina, la semaine dernière. « En tant que citoyen, cela me posait problème. Car je voyais bien, autour de moi, que la plupart des gens essayaient quand même de s’en sortir. » De ce ras-le-bol est né son projet : un Tour de France du travail ordinaire, mené à vélo et en train. Depuis fin 2023, il parcourt presque toutes les régions, parfois à vélo, parfois en TER. « On peut maintenant voyager avec sa bicyclette dans les trains du territoire, celui des gens ordinaires », confie-t-il.
Pour chaque détour dans la France des provinces, son rythme est simple. Il passe dix à quinze jours sur le terrain, puis retour à la maison avant de repartir. « Je dors à l’hôtel, chez l’habitant ou en Airbnb. Je navigue », résume-t-il avec un sourire. Sur la route, il observe, écoute, note. Serveurs, intérimaires, ouvriers en ESAT, étudiants, artisans, tous lui parlent, tous témoignent. « Mon objectif n’est pas de faire du misérabilisme. Je veux montrer l’effort, l’engagement et le travail des Français. » Ici où là, chaque rencontre est captée en noir et blanc. « C’est pour l’esthétique, mais surtout pour effacer les défauts que les Français pensent avoir. En deux minutes, l’idée est d’aller à l’essentiel, de raconter une vie en quelques phrases. »
A Rennes, une rencontre l’a marqué au Café Joyeux. Rue Vasselot, il a pris le temps de discuter avec une jeune femme en situation de handicap, passée par une section SEGPA puis un bac pro. « Elle a galéré. Elle vit seule, elle n’est pas autonome à 100 %, mais elle est propriétaire de son logement. Elle gagne un peu plus que le SMIC. Pour moi, c’est une réussite. » Sur X, Fayçal raconte la France du quotidien, le plus souvent invisible : celle qui se lève à cinq heures du matin pour bosser à l’usine ou à l’atelier. « On parle souvent de l’immigration dans les grandes villes, mais quand tu vas dans les territoires, c’est monsieur et madame tout le monde », observe-t-il.
Son constat est simple : « La France n’est pas raciste, elle est curieuse. »
Fils d’immigrés, Faycal se dit toujours surpris par l’accueil. En mode « wesh », casquette vissée, sac sur le dos, il n’a jamais rencontré de vrais racistes. « Dans certains villages, j’ai parfois l’impression d’être le premier Arabe qu’ils voient. Mais quand tu souris, que tu dis bonjour et que tu es poli, la différence s’écrase. Le sourire, c’est comme le bâillement : c’est contagieux. » Pour financer ce Tour de France, il s’appuie sur Fondapol, la Fondation pour l’innovation politique, dirigée par Dominique Reynié. « C’est lui qui me subventionne. Mais c’est une aide qui couvre juste les frais. On ne devient pas millionnaire avec ça. » Le reste, il le paie lui-même : « Mon vélo, je l’ai acheté 50 euros sur Leboncoin. »
Des récits sans filtre
Sur son compte X, les vidéos sont sobres. Visages, voix, récits — mais jamais de noms ni de lieux précis. « C’est un choix assumé. Si je dis que quelqu’un a étudié à Condorcet à Rennes ou à Laval, les gens vont tout de suite le juger. Moi, je veux qu’on se concentre sur la personne, sur son parcours. » Le ton, lui, reste bienveillant. « Oui, il y a des gens qui profitent du système. Mais ce n’est pas la majorité. Les Français travaillent. Tous. C’est ça, la vérité. Les gens sont bien meilleurs qu’on ne le dit »
Sur les routes, Fayçal a vu la fatigue, la précarité, mais aussi la fierté et la dignité. « Les gens ne sont pas fiers d’être au chômage, ils veulent juste s’en sortir. » Plus que tout, il reste optimiste. « On dit souvent que les Français sont individualistes, qu’ils ne souhaitent pas parler. C’est faux. En réalité, tout le monde a envie de parler. C’est juste qu’on croit que l’autre ne veut pas. »
Un jour peut-être, Faycal écrira un livre. En tout cas, il y pense sérieusement. « Ce sera un recueil de portraits, de vies ordinaires, pour raconter la France du travail, de l’effort et de la dignité. » Derrière cette démarche, il faut redonner une place à la parole populaire, sans la déformer. « J’ai une formation universitaire, deux masters, un doctorat en stratégie des politiques publiques, mais ce n’est pas ça qui compte. Le diplôme, c’est un passeport anti-con, c’est tout. »
Au fil de ses étapes, Fayçal trace un autre visage du pays. Il décrit la France silencieuse, ni victimaire, ni triomphante. Jamais, il ne prétend parler au nom des autres, encore moins changer le monde. Il veut simplement témoigner. « Les gens sont dignes. Ils travaillent. Ils aiment leurs enfants, ils s’entraident, ils se battent. Et ça, on ne le témoigne pas assez. » En Bretagne aujourd’hui, il descendra bientôt vers le Sud. « Les Français sont bien meilleurs qu’on ne le dit. Il fallait juste que quelqu’un prenne le temps d’aller les écouter. » Faycal st peut-être celui-là !



