A Baud-Chardonnet, tout semblait pourtant réuni pour que l’histoire dure longtemps. Dans ce quartier neuf, imaginé par des urbanistes pour accueillir des milliers d’habitants, les immeubles ont poussé vite, les commerces ont suivi de près, et une nouvelle vie s’est installée avec l’arrivée de nouveaux habitants. C’est là, au pied de ces bâtiments flambant neufs, que Désordre avait ouvert en mai 2023 (voir notre article). Deux ans plus tard, le rideau tombe, définitivement.
À l’origine, le projet avait pourtant tout d’une évidence. Comme nous l’écrivions lors de l’ouverture, « ici, pas de chichi », mais une adresse « où l’on se requinque en musique et en buvant du vin bio et nature ». L’établissement se voulait simple et accueillant. Il proposait une grande terrasse sur la Vilaine, une cuisine de produits frais et surtout une ambiance vivante. «Nous voulions faire de notre adresse une maison avec un bordel organisé », expliquait Donovan Briand.
Désordre n’était pas seulement un lieu où boire un verre. Très vite, il s’est imposé comme un point d’ancrage culturel. Concerts, stand-up, soirées jazz, événements drag, quiz, rencontres autour de la bande dessinée : la programmation était dense et régulière. Le bar avait même rejoint le dispositif des Bars en Trans, accueillant près de 190 spectateurs lors d’une soirée. Dans un secteur souvent décrit comme excentré par les bobos du centre-ville, Désordre avait tenté de créer une véritable atmosphère.
Mais cela n’a pas suffi. Dans son communiqué sur Instagram, Donovan Briand résume la situation avec une lucidité désarmante et une réelle tristesse. « Ce n’est clairement pas ma volonté. J’ai fait tout ce qui était possible, mais malheureusement je n’ai plus de solution. » Le problème ne vient ni du concept, ni de l’énergie déployée, ni même de la fréquentation. Mais une dette de 40 000 euros, impossible à étaler, est venue fragiliser un équilibre déjà précaire. « Une légère baisse de fréquentation suffit à nous fragiliser », expliquait-il déjà.
Mais c’est justement là que cette fermeture prend une portée plus symbolique. Il y a quelques années déjà, le restaurateur Jean-Louis Serre devait lancer, dans le manoir Baud-Chardonnet, un projet ambitieux mêlant bar, restaurant, salle de spectacles et brasserie artisanale. Lui aussi avait dû y renoncer, cette fois devant le coût de la restauration du lieu. Le parallèle mérite d’être rappelé. Bien avant la fermeture de Désordre, une autre tentative de fabriquer un vrai lieu de vie dans ce secteur s’était heurtée à une réalité matérielle plus forte que l’intention. Comme si, à Baud-Chardonnet, l’envie de créer du commun butait sans cesse sur les contraintes du réel.
Ce constat n’enlève pourtant rien aux qualités de ceux qui ont porté Désordre. Au contraire, il les met en valeur. Car tout indique ici que le gérant avait le sérieux, l’expérience, l’énergie et la chaleur humaine. «Jamais je n’ai eu une clientèle aussi cool qu’à Désordre », écrit encore son fondateur sur les réseaux sociaux. Au passage, il évoque « toutes les personnes géniales qui ont clairement aidé à créer un ADN unique à ce bar de quartier » et « le soutien indéfectible des commerçants tout au long de l’aventure.»
Dans un quartier en plein développement, avec une programmation reconnue et une clientèle fidèle, la disparition de ce lieu est encore une fois un douloureux rappel. La restauration reste suspendue à des équilibres fragiles (voir également les difficultés rencontrées par le groupe Birati), bien loin des volontés politiques. La dernière soirée, prévue le vendredi 17 avril, aura forcément une saveur particulière. « Je vais tout faire pour que vendredi soit une dernière soirée mémorable », promet Donovan. Reste une impression persistante, difficile à écarter que tout avait été bien fait. Et que pourtant, cela n’a pas suffi. Ce n’était pas l’ordre des choses.


