On croit souvent qu’Alfred Jarry est un écrivain de Paris. D’autres se souviennent qu’il est né à Laval. Mais on oublie presque toujours que son véritable acte de naissance littéraire se déroule à Rennes. C’est dans les salles du lycée de la ville, aujourd’hui Émile-Zola, qu’un adolescent de génie transforme les plaisanteries de ses camarades contre un professeur de physique en un personnage qui bouleversera le théâtre mondial. Le Père Ubu est né en Bretagne. Et avec lui une nouvelle façon d’écrire, de rire et de regarder le pouvoir.
Le journaliste Paul Chauveau, dans un remarquable article intitulé Comment naquit le Père Ubu, publié en 1933 après la sortie de la première grande biographie de Jarry, rappelle d’ailleurs cette évidence oubliée : « Le personnage du Père Ubu naquit dans une classe de physique, au lycée de Rennes. » Plus qu’une anecdote, c’est l’origine d’une révolution littéraire.
Lorsque la famille Jarry s’installe à Rennes à la fin des années 1880, le jeune Alfred est déjà un élève brillant, mais singulier. Paul Chauveau le décrit comme « très avancé pour son âge et de toutes façons ». L’un de ses anciens professeurs raconte qu’il arrivait parfois le matin « la figure sombre, défaite », après avoir disparu toute la nuit. Interrogé sur ses escapades, il répondait laconiquement qu’il avait été « au b… ». Derrière cette allure de bohème se cachait pourtant un élève exceptionnel. « Très bien doué pour le grec et pour le latin, lisant à livre ouvert, il s’intéressait vivement aux mathématiques », rapporte encore Chauveau.
Mais c’est surtout l’atmosphère du lycée qui façonne son imagination. Chauveau en fait un portrait savoureux. Comme dans tous les établissements de France, les adolescents s’y inventent des héros, des légendes, des révoltes et des histoires extravagantes. « Dans ce petit univers où les mêmes adolescents sont chaque jour groupés devant les mêmes maîtres, les contes se forment, des intrigues se nouent, des révoltes sont fomentées, les légendes s’édifient », écrit-il. L’enfance aime grossir les traits, transformer les professeurs en personnages de théâtre et les cours en aventures.
Au cœur de cette mythologie règne un professeur de physique : Félix Hébert. Les générations d’élèves qui se succèdent avant Jarry ont déjà fait de lui une véritable légende. Chauveau raconte que les élèves le surnomment « le P. H. ». Petit, vêtu d’une redingote noire, coiffé d’un haut-de-forme et doté d’une énorme gidouille avant l’heure, il inspire autant les moqueries que l’imagination. Les potaches lui prêtent des exploits invraisemblables, « des rapines, des combats, des histoires telles que peuvent imaginer des potaches très occupés de minuscules incidents de leur vie quotidienne ». Il ajoute même : « Les textes concernant le P. H. furent innombrables. »
Jarry n’invente donc pas Ubu à partir de rien. Il recueille une tradition orale, l’enrichit et la sublime. « Quand Jarry arrive au lycée de Rennes, le cycle de cette étrange chanson de geste est en pleine floraison », observe encore Chauveau. Les jeunes garçons retrouvent naturellement « la manière et l’abondance des épopées primitives » dans cette œuvre collective née dans les salles de classe rennaises.
Avec quelques camarades, Alfred Jarry écrit alors *Les Polonais*, une farce jouée sur un théâtre de marionnettes. Chauveau raconte que le sculpteur Charles Morin réalise même une première représentation du futur héros. Peu à peu, la caricature scolaire prend une dimension littéraire. Lorsque Jarry monte à Paris pour fréquenter les milieux symbolistes, il emporte avec lui cette création rennaise.
Le 10 décembre 1896, *Ubu Roi* est créé au Théâtre de l’Œuvre. Dès le premier mot – le désormais célèbre « Merdre ! » –, le public explose. Certains quittent la salle, d’autres applaudissent. Les critiques parlent d’une œuvre « inepte et étonnante », quand d’autres la jugent « extraordinaire ». Le scandale est immense. Mais le théâtre vient de changer de siècle.
Le plus étonnant est peut-être que Jarry finit par devenir lui-même une sorte de Père Ubu. Il parle d’une voix mécanique, circule partout à bicyclette, porte un revolver à la ceinture, affectionne l’absurde et brouille volontairement les frontières entre la vie et l’œuvre. Paul Chauveau nuance pourtant cette image de provocateur permanent. Derrière la dérision, il voit un homme « ingénieux, très artiste », hypersensible et profondément timide. Il écrit que cette personnalité complexe explique sans doute la violence de son humour et sa manière de tourner le monde en ridicule plutôt que de s’y soumettre.
Cette dérision irrigue toute son œuvre. Avec *Ubu Roi*, mais aussi avec ses romans et surtout avec la pataphysique, qu’il définit comme la « science des solutions imaginaires », Alfred Jarry ouvre des chemins entièrement nouveaux. Les surréalistes, Boris Vian, Eugène Ionesco ou Samuel Beckett reconnaîtront en lui un précurseur majeur du théâtre moderne.
La fin est pourtant tragique. Miné par l’alcool, la maladie et la pauvreté, Alfred Jarry meurt à Paris le 1er novembre 1907, à seulement 34 ans. Il faudra attendre plusieurs décennies pour mesurer pleinement son influence sur la littérature mondiale. À Rennes pourtant, tout avait commencé. Dans une salle de physique, quelques adolescents s’amusaient à ridiculiser un professeur. L’un d’eux avait du génie. Il transforma une plaisanterie de collégiens en un personnage universel. Plus d’un siècle plus tard, l’adjectif « ubuesque » est entré dans toutes les langues. Peu savent encore qu’il est né entre les murs d’un lycée breton.



