Aujourd’hui, impossible de l’imaginer. Les terrasses des cafés, les passants et les façades à pans de bois occupent tout l’espace du Champ-Jacquet. Pourtant, pendant des siècles, une grande fontaine monumentale se dressait au cœur de cette place, alimentant les habitants en eau et servant de véritable point de rencontre. Elle disparaît à la fin du XIXᵉ siècle, emportant avec elle une partie de l’âme du vieux Rennes.
Dans Le Vieux Rennes, publié au début du XXᵉ siècle, l’historien Paul Banéat (1856-1942) reconstitue minutieusement l’histoire de cette place emblématique. Comme toujours, il s’appuie sur les archives municipales, les comptes des Miseurs et les plans anciens pour faire revivre un décor aujourd’hui totalement disparu.
Avant même la fontaine, explique-t-il, le Champ-Jacquet possédait un puits très ancien, déjà mentionné au XVe siècle. Les comptes municipaux rapportent qu’en 1531, un maître fontainier est chargé de le « curer et nettoyer », de l’approfondir de près de deux mètres et d’y amener une source plus abondante afin d’améliorer l’alimentation en eau des habitants. Le puits était alors considéré comme essentiel à la vie quotidienne du quartier.
Une tradition populaire prétendait que ce puits avait servi à fondre la première cloche du beffroi de la tour Saint-James. Paul Banéat balaie une nouvelle fois la légende d’un revers de plume : « Une tradition erronée voulait voir dans ce puits le moule de la première cloche du beffroi de la tour Saint-James. » Fidèle à sa méthode, l’historien préfère les documents aux récits transmis de génération en génération.
Au XIXᵉ siècle, le vieux puits laisse place à une élégante fontaine monumentale. Élevée en 1822, elle devient rapidement l’un des symboles du Champ-Jacquet. Les Rennais la surnomment pourtant avec un humour bien de chez eux : « le Tombeau du Génie ». Son piédestal massif et sa silhouette imposante amusent les habitants autant qu’ils les intriguent.
Une photographie reproduite par Paul Banéat montre cette fontaine aujourd’hui disparue. Posée au centre de la place, elle contraste avec les hautes maisons qui l’entourent. Pendant plusieurs décennies, elle rythme la vie du quartier, où passent commerçants, artisans, étudiants et ménagères venant puiser de l’eau.
Le Champ-Jacquet est alors bien différent de celui que nous connaissons. Banéat rappelle qu’on y trouvait neuf maisons appelées les Cabarels, ainsi que la maison du Rabot. L’actuel théâtre n’existe pas encore et plusieurs hôtels particuliers bordent la place, dont le remarquable hôtel Hay de Tizé, construit vers 1665. L’historien en décrit avec précision le portail monumental, les pilastres doriques, les sculptures, les poutres apparentes, les frontons de bois et les vastes salons lambrissés qui faisaient la richesse de cette demeure aristocratique.
À quelques mètres de là s’étendaient encore les anciennes douves de la deuxième enceinte de Rennes. Elles furent progressivement comblées et loties au XVIIᵉ siècle. Les maisons qui les remplacèrent furent bâties avec une condition étonnante : leurs propriétaires devaient accepter de les voir démolies sans indemnité en cas de siège de la ville. Une précaution militaire qui rappelle combien Rennes demeurait une cité fortifiée.
Aujourd’hui, plus rien ne subsiste de la fontaine du Champ-Jacquet. La statue du maire Jean Leperdit occupe désormais le centre de la place. Les anciennes maisons ont été transformées, les douves ont disparu et les générations se succèdent sans toujours connaître l’histoire de ce lieu pourtant emblématique.


