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mardi 9 juin 2026
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Procès Mirzali à Rennes : était-ce une expédition punitive ?

Dans un procès hors-norme, il fallait des plaidoiries à la hauteur du dossier. Ce mardi, dans la salle d’audience sécurisée de la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine, la défense a tenté d’imposer un autre récit. Elle s’est voulu moins spectaculaire, plus juridique, parfois frontalement opposée à celui porté par l’accusation depuis l’ouverture des débats autour de la tentative d’assassinat de l’opposant politique azéri Mahammad Mirzali. Depuis près de deux semaines, l’affaire dépasse largement le cadre d’une agression au couteau survenue un dimanche de mars 2021 à Nantes. En arrière-plan, elle convoque dans un même lieu l’ombre tutélaire d’un régime autoritaire, la galaxie des groupes criminels post-soviétiques et le destin d’un blogueur politique réfugié en France, suivi par des centaines de milliers d’abonnés.

Une affaire mise en scène par la partie civile

Mais ce mardi, le procès a changé de tonalité. L’avocat général Vincent Mailly a requis de lourdes peines contre les prévenus. Il a demandé 30 ans et 22 ans de réclusion criminelle contre les trois membres présumés du commando, des peines plus limitées pour d’autres suspects présentés comme logisticiens ou soutiens, ainsi qu’un acquittement requis pour l’un d’eux. Mais comme l’on pouvait s’y attendre, la défense, elle, a refusé cette lecture, cette version des faits. Première à prendre la parole, Maître Nadjet Zaghrir, avocate d’Emin Gasimov, a refusé la construction narrative de cette affaire hors norme. Dès les premières minutes, elle a évoqué « un dossier à très forte résonance émotionnelle et politique », nourri selon elle par une mécanique médiatique qui aurait progressivement façonné un récit presque impossible à contester devant les magistrats. « L’émotion est l’ennemi de la preuve », a-t-elle résumé rdevant la cour.

Dans un dossier à « fort retentissement », dans un climat qu’elle décrit comme extraordinairement pesant, l’avocate a rappelé le caractère hors norme de la procédure, la cour d’assises spécialement composée, la pression internationale, les nombreux journalistes accrédités. « Nous sommes dans une affaire qui a été commentée, mise en scène, parfois presque dramatisée », plaide-t-elle en substance. Dans ce décor judiciaire singulier, le récit d’un blogueur critique devenu cible d’un pouvoir étranger peut sembler plausible. Mais pour la défense, une cour d’assises juge des preuves. « Ce n’est pas la suggestion. C’est la démonstration », a martèlé l’avocate.

Pour elle, le blogueur Mahammad Mirzali aurait parfois occupé une place inhabituelle dans la dynamique procédurale, à travers ses signalements, ses inquiétudes, ses alertes répétées et les nombreux éléments transmis aux enquêteurs. Au passage, l’avocate a pointé les courriels anonymes, les menaces difficiles à authentifier et l’absence, selon elle, de vérifications approfondies. Autre élément central : elle a mis à mal la théorie d’un lien entre les accusés et le groupe mafieux des Vory v zakone, ces « voleurs dans la loi » issus de l’espace post-soviétique. Pour elle, beaucoup d’éléments, des tatouages aux références culturelles ou musicales, relèveraient davantage du folklore que de la certitude. Ce serait trop peu, selon elle, pour conclure à une appartenance criminelle formelle. « Un Vor ne se soumet pas à un ordre politique », ajoute l’avocate.

Et puis il y a l’homme. Emin Gasimov. Un homme aux identités multiples, ukrainiennes, suisses ou azéries selon les périodes. «Cet accusé est resté silencieux en garde à vue. Il a été déplacé entre plusieurs établissements pénitentiaires, placé à l’isolement, inscrit au registre des détenus particulièrement signalés. Il a été psychologiquement éprouvé par quatre années de détention, plusieurs grèves de la faim et une tentative de suicide par pendaison. Comment établir une vérité judiciaire stable dans un tel contexte ? Comment travailler sereinement lorsqu’un accusé a été transféré à plusieurs reprises, isolé et fragilisé ?»

Dénoncer un récit fondé sur l’héroïsation

Après une plaidoirie centrée sur la pression médiatique, un autre ton s’est imposé dans la salle : celui du ténor rennais Thierry Fillion. L’avocat rennais a été plus littéraire, plus frontal parfois, plus habité aussi. « Je ne défends pas un nom, une identité ou une réputation. Je défends un homme accusé de faits criminels. Un homme humain comme les autres », a-t-il résumé devant la cour. Très vite, l’avocat a dénoncé les préjugés. Selon lui, ce procès souffrirait d’un imaginaire déjà constitué avant même les débats : celui de « l’héroïsation » d’un blogueur face à un commando sanguinaire venu de l’étranger. Contre ces considérations, Thierry Fillion a convoqué Edgar Morin, évoqué « la complexité du réel » et invité les magistrats à résister aux simplifications. Sans remettre en cause la souffrance de Mahammad Mirzali ni la gravité incontestable de l’agression, il a refusé simplement que le récit prenne le pas sur les faits.

Pour lui, ce dossier se résume à une question centrale : tentative d’assassinat ou expédition punitive ? À l’appui de sa démonstration, l’avocat a détaillé les circonstances. Il a pointé du doigt une attaque commise en plein jour, un dimanche après-midi, sur un quai fréquenté de Nantes. Il a mis lui aussi en avant des agresseurs susceptibles d’être vus et décrits, une plaque d’immatriculation pouvant être relevée par tous. En filigrane, il a posé une interrogation : pourquoi un commando supposément chargé d’éliminer un opposant politique aurait-il choisi de frapper dans de telles conditions, plutôt qu’à un moment plus discret, plus favorable ? « Comment imaginer une opération destinée à éliminer quelqu’un dans de telles circonstances ? », a interrogé la défense.

Tout aussi méthodiquement, Thierry Fillion a insisté sur les expertises médicales. « Aucune zone vitale n’a été atteinte », a-t-il soutenu. Les principales blessures concerneraient le cuir chevelu, la nuque, une zone musculaire et le fessier. Les autres plaies seraient des blessures de défense. « À aucun moment, le pronostic vital n’a été engagé », a-t-il rappelé. Enfin, l’avocat s’est penché sur un autre point : l’arme ou, plus exactement, les armes. «L’un des témoins évoque un cutter qui leur semblait utilisé par un seul homme. D’autres n’auraient distingué aucune arme avec précision. Pour moi, une seule certitude demeure : un agresseur était armé. Rien, selon lui, ne permettrait d’affirmer avec certitude que tous l’étaient.»

Mais à ses yeux, l’argument le plus fort serait le suivant : les assaillants seraient partis volontairement, sans intervention extérieure ni résistance décisive de la victime. « Il étaient à leur merci », résume-t-il. Et pourtant, les agresseurs seraient repartis. « L’objectif n’était pas de tuer», estime la défense. «Il était d’intimider, de marquer, d’humilier.» Thierry Fillion avance même l’hypothèse d’une mutilation symbolique : l’oreille coupée comme signe ancien destiné à désigner un traître. «C’est une violence extrême, plaide-t-il, mais distincte d’une volonté homicide.»

L’autre temps fort de la journée fut la réponse aux réquisitions. Trente ans de réclusion criminelle. « Ce n’est pas tous les jours que l’on entend une telle peine », a soufflé l’avocat. « Ce sont des sanctions rarement requises à un tel niveau, y compris dans certains dossiers de criminalité organisée.» Pour lui, une telle sanction serait « disproportionnée », surtout si les accusés ne sont, dans l’hypothèse même du parquet, que des exécutants. « Si l’on suit cette logique, ce ne seraient même pas les commanditaires », a-t-il insisté avant de conclure dans la salle d’audience : « Je vous demande de ne pas prononcer une peine d’anéantissement. »

Dans cette salle ultra-sécurisée, où l’un des boxs grillagés rappelle ô combien ce procès est hors-norme, une question demeure : la France a-t-elle été le théâtre d’une opération organisée contre un opposant politique étranger ? Ou assiste-t-on à une lecture surinterprétée d’une agression d’une violence extrême mais sans intention de tuer ? À Rennes, dans la salle d’audience de la cour d’assises, la vérité judiciaire paraît encore une fois suspendue. Les plaidoiries continueront demain.

jean-christophe collet
jean-christophe collet
Lancé par le journaliste Jean-Christophe Collet en 2012/2013, www.rennes-infos-autrement.fr devient un site d’informations en 2015 et est reconnu comme site d’informations en ligne par le ministère de la Culture et de la communication.

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