À quelques mètres des portes Mordelaises, derrière des remparts discrets et longtemps invisibles, une vieille dame de pierre s’apprête peut-être à renaître. Méconnue du grand public, voire totalement incopnnue, la tour Duchesne conserve encore les traces d’un passé médiéval étonnant : prison, poste de défense, demeure du grand portier de la ville, lieu de concours d’arquebusiers… Rennes Infos Autrement a réussi à découvrir l’intérieur de cet édifice exceptionnel, aujourd’hui fermé au public, alors qu’un vaste projet de réhabilitation est en cours depuis son acquisition par Rennes Métropole.
À l’intérieur, le choc est immédiat. Sous d’imposantes voûtes de pierre blanchies (voir les photos), l’espace conserve une atmosphère presque hors du temps. L’on y découvre ne vaste salle voûtée, une cheminée ancienne, des ouvertures étroites, des murs épais : difficile de ne pas imaginer ici les siècles d’histoire accumulés dans cette tour médiévale enchâssée dans les remparts.
Longtemps oubliés, les remparts de Rennes se dévoilent peu à peu grace à Rennes métropole. La tour Duchesne s’inscrit dans cette histoire au long cours. Située dans l’ancien hôtel d’Artillerie, elle est intégrée à la muraille défensive reconstruite au XVe siècle, entre 1447 et 1459, tout en s’appuyant sur des éléments beaucoup plus anciens. La découverte d’une fraction du mur gallo-romain du IIIe siècle a d’ailleurs confirmé l’ancienneté stratégique du site.
Aujourd’hui lovée dans le square Hyacinthe-Lorette, la tour demeure l’un des derniers témoins visibles des anciennes fortifications rennaises. Elle tire son nom de Jehan du Chesne, grand portier de Rennes et premier habitant connu des lieux. Dans son ouvrage de référence Le Vieux Rennes, l’historien Paul Banéat rappelle qu’« on l’appelait tour du Chesne, parce qu’elle servait de demeure en 1473 à Jehan Duchesne, Grand Portier de la Ville ». Cet homme avait alors une mission essentielle : ouvrir et fermer les portes de Rennes lorsque la cité vivait encore derrière ses murailles.
Mais la tour n’était pas seulement un lieu de surveillance. Durant plus de deux siècles, elle accueillit une tradition aujourd’hui oubliée : le papegaut, un concours annuel de tir consistant à viser un oiseau en bois ou en carton installé en hauteur. D’abord pratiqué à l’arbalète, puis à l’arquebuse, ce rituel désignait chaque année un vainqueur surnommé le « roi du papegaut », bénéficiant de privilèges particuliers. Dans Le Vieux Rennes, Paul Banéat rappelle que « le papegaut de l’arquebuse y exista de 1460 à 1680 », avant d’être déplacé vers les douves de Saint-Georges.
L’histoire de la tour réserve surtout une facette bien plus sombre : celle d’une prison médiévale. Au XVIe siècle, une trappe est aménagée afin de transformer la basse fosse en geôle. « La tour du Chesne servait de prison au XVIe siècle », écrit Paul Banéat. En 1526, on y enfermait notamment « les delinquantz qui seront trouvez la nuyt sur la muraille et ceux qui deffaillent au guect », autrement dit les personnes surprises à errer la nuit sur les remparts ou celles manquant à leur devoir de garde.
Le récit devient encore plus saisissant au moment d’évoquer le système permettant de descendre les prisonniers dans la basse-fosse. « La basse-fosse était munie d’une trappe ; on y descendait les prisonniers au moyen d’une balance », écrit-il. Les archives municipales mentionnent même l’achat, en 1526, d’« un grant cable et 2 troielz pour faire cordons à la balance pour descendre les prisonniers en la basse fosse de la dite tour du Chesne ».
Mais la vieille tour pourrait bientôt retrouver une seconde vie. Son avenir est lié au vaste projet porté par Onepoint au sein de l’ancien Hôtel de l’Artillerie, rue de la Monnaie, à deux pas de la cathédrale Saint-Pierre. Sur près de 2 000 m², le futur site breton du groupe prévoit une programmation culturelle ouverte au public, avec expositions, conférences et ateliers créatifs, mais aussi un restaurant bistronomique doté d’une terrasse surplombant les remparts de Rennes. Des espaces de travail collaboratifs doivent également être accessibles à tous.
Le projet, conçu par l’Agence d’Architecture Philippe Prost, Grand Prix national de l’architecture 2022 et spécialiste du patrimoine, prévoit environ deux années de travaux, avec une ouverture espérée fin 2026 ou début 2027. Inscrite aux monuments historiques depuis 1944, la tour Duchesne appartenait autrefois à l’État avant d’être achetée en mars 2023 par Rennes Métropole. Derrière ses murs épais et ses voûtes silencieuses, elle semble pourtant continuer à garder ses secrets, comme si Rennes médiévale n’avait jamais vraiment disparu. Peut-être plus pour très longtemps.


