13.1 C
Rennes
dimanche 25 octobre 2026
AccueilActualitésUn historien sur le 17 octobre rennais : « Je n'avais...

Un historien sur le 17 octobre rennais : « Je n’avais jamais vu autant de personnes disponibles pour en découdre »

Historien, auteur et ancien militant politique, Hugo Melchior est un observateur attentif des mouvements sociaux rennais. Présent dans la quasi-totalité des manifestations organisées à Rennes depuis 2006, il était dans les rues de la capitale bretonne samedi 17 octobre 2026, de 13 h à plus de 21 h. Témoin des affrontements et des pillages, il livre une analyse nourrie de son expérience militante et de ses observations sur le terrain. Pour lui, les violences n’avaient rien de spontané. Il revient notamment sur la présence inhabituelle de jeunes issus des quartiers populaires, sur l’absence de véritable black bloc et sur les différences avec les émeutes contre le contrat première embauche (CPE) en 2006.

Rennes Infos Autrement : Vous étiez présent dès 13 h, place de la République. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?

Hugo Melchior : J’ai été le premier surpris par l’affluence énorme. Quand je suis arrivé place de la République à Rennes, à 13 h, il y avait à peine 200 personnes. Une heure plus tard à peine, la place était saturée de monde, au risque de craquer.

Vous avez également remarqué un nombre particulièrement important de personnes vêtues de noir et le visage dissimulé.

Vous aviez déjà, entre 14 h et 15 h, des centaines et des centaines de personnes — je ne pourrai évidemment pas vous donner de chiffre précis — habillées largement en noir, le visage dissimulé. J’ai rarement vu autant de monde vêtu de la sorte. Parfois, c’étaient quatre jeunes amis, lycéens ou étudiants, sans doute affiliés à rien, à aucun réseau, à aucune organisation, qui avaient « simplement » décidé de venir ainsi manifester avec l’idée d’en découdre.

À cela, vous ajoutez tout ce que « l’autonomie politique », au sens large, peut compter actuellement de militants, toutes générations confondues. J’ai même revu d’anciens militants du CPE de mon âge. Je suis venu tout seul à cette manifestation, sans être accompagné, et moi-même, si j’étais encore dans cette dynamique, j’aurais bien pu venir habillé de la sorte. Je me serais alors compté parmi les émeutiers en puissance.

Vous décrivez des centaines de personnes vêtues de noir, prêtes à en découdre. Pourquoi estimez-vous qu’il n’y avait pourtant pas de véritable black bloc ? 

Il faut être clair : il n’y avait pas de « black bloc » à Rennes à proprement parler. Les émeutiers, ou ceux qui souhaitaient en découdre avec les forces de l’ordre, n’ont, pour la plupart, pas participé au défilé. Ils n’ont donc pas constitué de groupe distinct au sein du cortège, ni à l’avant ni à l’arrière. Il n’y avait pas non plus de « cortège de tête », comme cela a régulièrement été le cas à Rennes depuis 2016.

La plupart n’ont jamais quitté la place de la République, là où étaient concentrées les forces de l’ordre chargées de sanctuariser l’hypercentre, c’est-à-dire l’hôtel de ville, le Parlement de Bretagne, ainsi que la principale artère commerçante du centre historique. C’est ce qu’elles font habituellement à chaque manifestation de rue depuis la loi travail en 2016, année de césure dans l’histoire du maintien de l’ordre à Rennes.

Comment expliquez-vous l’ampleur de cette mobilisation, qui n’avait pas été appelée par les organisations syndicales traditionnelles ?

Il n’y avait évidemment aucun service d’ordre pour ce genre de manifestation convoquée par le truchement des réseaux sociaux et qui n’était pas déclarée. C’est la première fois qu’une manifestation de ce type, qui n’a pas été appelée par les syndicats de salariés et de fonctionnaires, rassemble autant de monde à Rennes, et de très loin.

20 000 personnes présentes ce samedi ? Sans doute davantage. En tout cas, c’était la plus grande manifestation depuis la rentrée de septembre. Des jeunes gens, bien sûr, beaucoup de lycéens et d’étudiants, mais aussi de jeunes salariés et des retraités. Toutes les gauches étaient présentes, sans exception.

Une sociologie d’abord urbaine : la majorité des personnes présentes étaient rennaises, avec bien peu de manifestants venus des communes périurbaines. Très peu de « Gilets jaunes ». Conclusion : il n’y avait pas grand-chose à voir avec les classes moyennes basses et les classes populaires supérieures qui se sont mobilisées en 2018. L’âge médian était relativement jeune, entre 25 et 30 ans. Il y avait de nombreuses pancartes. Un slogan était principalement scandé : « ACAB ».

Vous avez été frappé par la présence de jeunes issus des quartiers populaires. Pourquoi ?

Il y avait une présence importante et donc très remarquée, car totalement inhabituelle, de fractions de la jeunesse populaire des quartiers dits « sensibles » de Rennes. Lors des manifestations lycéennes des deux semaines précédentes auxquelles j’ai participé, la jeunesse populaire dite « racisée » était largement absente, comme à son habitude. Autrement dit, les élèves des lycées professionnels n’étaient pas en manifestation, à quelques exceptions près.

À quel moment la situation a-t-elle commencé à dégénérer ?

À 15 h 15 environ, il y a eu les premières échauffourées, rien de bien méchant. Les militants syndicaux de la CGT ont décidé de prendre l’initiative de faire démarrer la manifestation de masse, qui s’est heureusement mise en branle. Tout le monde était heureux de quitter enfin cette place, qu’il fallait absolument désengorger. La manifestation a pu effectuer ainsi un tour de plus d’une heure et demie tranquillement. Un millier de personnes, sans doute davantage, est demeuré à République, tandis que les interactions violentes avec les forces de l’ordre ont démarré de suite et n’ont jamais cessé, n’ont jamais connu de répit.

Vous avez connu les manifestations contre le CPE en 2006. Les événements du 17 octobre vous ont-ils rappelé cette période ?

J’ai fait la quasi-totalité des manifestations de rue à Rennes depuis 2006, et je n’avais jamais vu autant de personnes disponibles pour en découdre. Je crois que la dernière fois où autant de personnes étaient venues pour ça, c’était pendant les émeutes du CPE, celles du mois de mars 2006, où nombreux étaient d’ailleurs les « jeunes des quartiers » qu’on ne voyait pas, ou très peu, dans les manifestations syndicales.

Donc, il y avait une alliance de facto, dans le feu de l’action, contre un adversaire commun, les forces de l’ordre, entre la jeunesse étudiante et lycéenne insubordonnée « blanche » et ces représentants de la jeunesse populaire qui pouvaient être encore scolarisés. Mais l’alliance de circonstances s’arrêtait là, et nous constations combien il y avait un monde entre eux et nous.

Les pillages du 17 octobre constituent-ils, selon vous, une différence majeure avec 2006 ?

En 2006, vous avez eu des dégradations. Je me souviens notamment d’un coiffeur situé place de Bretagne dont les vitrines avaient été cassées, mais c’était très marginal. Et en termes de pillage, rien, rien qui soit comparable avec ce qui s’est passé samedi à Rennes, avec pas moins de 30 magasins impactés, plus ou moins entièrement dévalisés. J’ai assisté en direct à des scènes de pillage complet, notamment rue Jules-Simon, que ma mémoire n’arrive pas à rapprocher d’événements passés.

Comment se déroulaient ces pillages, d’après ce que vous avez observé ?

Nombreux étaient ceux, surtout des hommes, qui affrontaient à distance les forces de l’ordre. Ces dernières avaient été obligées de se replier à leur point de départ après avoir effectué un bond offensif. Elles ne parvenaient pas à reprendre le terrain et à disperser les émeutiers en surnombre, qui les attaquaient de tous les côtés, étaient très mobiles et dépavaient les rues.

Une fois les forces de l’ordre repoussées, d’autres jeunes gens en ont profité pour casser les portes de certains commerces afin de mieux pénétrer à l’intérieur. Et là, ce sont des dizaines et des dizaines de personnes, principalement des jeunes gens dits « racisés », mais pas uniquement, qui s’y sont engouffrées opportunément pour casser et surtout piller.

Il y a eu un effet d’aubaine certain. Mais la présence en nombre, une fois n’est pas coutume, de ces jeunes qui, ordinairement, ne viennent jamais manifester n’est pas fortuite. Je postule que les pillages, à l’instar des émeutes, étaient complètement prémédités.

Personne n’a cherché à s’interposer et à leur dire de se concentrer uniquement sur les forces de l’ordre. Dans cette rue où je me trouvais, qui a été un des principaux points de fixation avec les forces de l’ordre, ce n’est pas uniquement l’agence immobilière très connue à Rennes, Giboire, qui a été entièrement dévastée — dévastation qui porte la marque des autonomes —, mais des commerces bien plus ordinaires qui n’avaient jamais été attaqués de la sorte par le passé.

Vous contestez l’idée selon laquelle les violences auraient éclaté spontanément au cours de la manifestation. Pourquoi ?

Il ne faut pas se mentir. Depuis 2006, j’entends régulièrement les mêmes explications après les manifestations marquées par des violences. Je parle ici de certaines « reconstructions ex post », autrement dit des récits élaborés après les événements pour en expliquer le déroulement, qui confinent, à mes yeux, au déni grotesque.

Je pense notamment à celles et ceux qui refusent, ou feignent de ne pas admettre, une réalité : ce qu’on nomme les émeutes en France, survenant à la faveur des manifestations de rue, est en réalité prémédité, attendu, dans tous les cas voulu et désiré, et finalement provoqué par des minorités actives de manifestants qui, pour des raisons diverses, se reconnaissent dans ces modes d’action.

La configuration particulière de la place de la République a-t-elle favorisé ces affrontements ?

La journée hors normes du 17 octobre, du fait de sa configuration, de l’absence totale de service d’ordre, du fait que le point de rassemblement ait été à Rennes place de la République, c’est-à-dire à 50 mètres à peine des forces de l’ordre présentes en nombre, et non pas comme d’habitude plus loin, à un kilomètre environ de la place de la Mairie et des forces de sécurité, a constitué une formidable opportunité pour celles et ceux qui avaient programmé de tenir en respect autant que possible les forces de l’ordre. Encore une fois, ce ne sont pas les forces de l’ordre qui ont attaqué le cortège pacifique. Celui-ci, même non déclaré, a pu effectuer son tour sans encombre, sans entrave, sans être bloqué ou dispersé.

Vous affirmez même que ce sont les émeutiers qui ont pris l’initiative des affrontements.

« Ce sont les émeutiers qui ont, pourrait-on dire, ouvert le feu les premiers. » Je peux l’assurer, et je vous dirai qu’il en a toujours été ainsi depuis 2006. Chacune des émeutes auxquelles j’ai moi-même participé activement était désirée, voulue, recherchée, provoquée par lesdits « émeutiers ». Autrement dit, nous allions, nous, jeunes ou moins jeunes contestataires, au-devant des forces de l’ordre, invisibles à l’époque d’ailleurs, y compris dans le centre-ville, contrairement à aujourd’hui. Et cela en parfaite connaissance de cause, afin que la manifestation de rue autorisée et encadrée par les syndicats, une fois achevée, puisse se poursuivre quand même, par d’autres moyens, et que, par là même, la tension ne retombe pas.

Selon vous, les affrontements du 17 octobre étaient donc inévitables ?

Les émeutes à Rennes ont eu lieu ce samedi 17 octobre car vous aviez, en réalité, dès 14 h, des centaines et des centaines de personnes in situ qui, de par leur tenue, exprimaient, revendiquaient, manifestaient de façon ostentatoire, aux yeux de tous, leur disponibilité pour l’affrontement direct, qui allait avoir lieu de toute façon.

Il n’y avait là rien de spontané, ni de violences nées en réaction à une quelconque agression policière. Il n’était tout simplement pas concevable pour ces personnes, des jeunes gens d’abord, que la manifestation du 17 octobre puisse se dérouler sans affrontement direct avec les forces de l’ordre.

Mais il est certain qu’elles étaient telles des poissons dans l’eau dans cette marée humaine accueillante. Elles pouvaient se mouvoir en son sein en toute quiétude, sans jamais être prises à partie par des manifestants pacifistes qui leur auraient demandé de ne pas s’engager dans un affrontement avec les forces de l’ordre, afin que la manifestation conserve jusqu’au bout son caractère calme et pacifique.

Ainsi, tout ce monde cohabitait de façon très apaisée dans ce vaste rassemblement. Plus de 95 % des personnes qui le souhaitaient ont pu défiler normalement, tandis que ceux qui voulaient, dès le début, demeurer place de la République pour s’affronter aux forces de l’ordre sont restés sur place.

Enfin, pourquoi les forces de l’ordre ont-elles eu autant de difficultés à rétablir le calme ?

Au demeurant, et c’est aussi pour cela que les forces de l’ordre ont eu le plus de mal à rétablir l’ordre, vous n’avez pas eu de dissociation nette entre ceux qui s’affrontaient et les manifestants très nombreux qui, même sans s’engager pratiquement dans les affrontements, restaient sur place et qui, de par leur présence, apportaient un soutien au moins relatif à ce qui était en train de se passer. Comme ce fut le cas à Sainte-Soline en 2023.

Né à Rennes en 1987, ancien étudiant à Rennes 2, Hugo Melchior est chercheur indépendant en histoire politique et sociale contemporaine. Auteur de plusieurs tribunes et analyses dans Le Monde, il s’intéresse aux organisations d’extrême gauche, à la France insoumise, mais aussi aux mouvements étudiants. Il a publié en avril 2026 le livre « Les caddies de la colère » et son prochain livre, qui sortira en 2027, sera une biographie historique sur la vie de la jeune militante révolutionnaire et internationaliste bretonne Madeleine Lagadec assassinée au Salvador en avril 1989. 

jean-christophe collet
jean-christophe collet
Lancé par le journaliste Jean-Christophe Collet en 2012/2013, www.rennes-infos-autrement.fr devient un site d’informations en 2015 et est reconnu comme site d’informations en ligne par le ministère de la Culture et de la communication.

// Dernières nouvelles publiées

Rennes, ville morte commercialement !

Ce samedi 24 octobre 2026, Rennes offrait deux visages radicalement opposés. Au nord du centre-ville, les rues commerçantes étaient quasi désertes, les rideaux baissés...
- Advertisement -
- Advertisement -

// Ces articles peuvent vous intéresser