Ce samedi 24 octobre 2026, Rennes offrait deux visages radicalement opposés. Au nord du centre-ville, les rues commerçantes étaient quasi désertes, les rideaux baissés et les vitrines barricadées. Plus au sud, autour de la place de la République, de nouveaux affrontements opposaient des groupes violents aux forces de l’ordre. Une semaine après les pillages du 17 octobre, la peur avait gagné les commerçants. Des Rennaises venues spécialement les soutenir étaient en colère.
Il y avait quelque chose de triste, presque irréel, dans les rues du nord du centre-ville de Rennes, ce samedi 24 octobre. Rue Le Bastard, rue de Toulouse, rue Lafayette ou encore rue de la Monnaie, les pavés luisaient sous la pluie. Mais les passants se faisaient rares. Derrière certaines vitrines, les étagères étaient vides, comme le magasin Longchamps. Ailleurs, des panneaux de contreplaqué protégeaient les devantures. De nombreuses enseignes avaient baissé le rideau, tandis que d’autres avaient retiré leurs marchandises par précaution. Même les artères habituellement les plus fréquentées semblaient avoir perdu leur animation du samedi. Rennes avait des allures de ville morte.
Une semaine après les pillages et les violences du 17 octobre, la crainte de nouveaux débordements a suffi à paralyser une partie de l’activité commerciale. Le contraste était saisissant avec le sud du centre-ville, où de nombreux manifestants étaient encore présents. Car après la dispersion du cortège parti de la place de Bretagne, Beaucoup d’entre eux (les plus hostiles) avaient rejoint les abords de la République où ils ont harcelé les forces de l’ordre, notamment autour de la rue de Nemours et en direction de l’esplanade Charles-de-Gaulle (voir notre récent article).
« On marche sur la tête ! »
Cette situation était difficile à accepter pour une Rennaise, venue spécialement dans le centre-ville pour soutenir les boutiques. « Oui, ils ont le droit de manifester, mais nous avons aussi le droit de consommer et de soutenir nos commerçants », explique cette habitante. Malgré la pluie et les risques de débordements, elle avait décidé de faire le déplacement. « En ce samedi après-midi d’octobre pluvieux, je me suis rendue en centre-ville de Rennes pour leur témoigner mon entier soutien en ces périodes troubles ! »
Mais sur place, la déception a rapidement laissé place à l’indignation. « Je suis scandalisée de constater non seulement des rues quasi vides, mais également, pour la plupart des commerces, portes closes et même, pour beaucoup d’échoppes, des stocks vidés. On marche sur la tête ! On doit s’incliner devant ces casseurs et pilleurs que l’on craint de revoir et dont les actions ne seront pas punies ! », s’emporte-t-elle.
Pour une autre Rennaise, les conséquences dépassent largement les seules journées de manifestation. « Le samedi est traditionnellement un jour où les porte-monnaie se délient pour un petit plaisir, savourer un petit thé dans un café en observant les passants, voire, en ce mois d’octobre, pour anticiper les cadeaux de Noël. Les commerçants nous espèrent nombreux et enclins à dépenser. » Elle rappelle aussi les difficultés quotidiennes des professionnels. « Comme beaucoup de citoyens français, ils travaillent chaque jour sans compter leurs heures, pour vivre, voire pour survivre après avoir honoré tant bien que mal l’abîme de charges et d’impôts qui ne cessent de croître. »
« Nous ne pouvons plus fermer les samedis ! »
Sur les réseaux sociaux, les commerçants commencent également à exprimer leur exaspération. La boutique de chaussures Patt’ine, à Rennes, a publié un message particulièrement explicite après cette nouvelle journée de tensions. « Nous avons dû fermer rapidement en début d’après-midi car des groupes hostiles (hors manifestants) commençaient à s’en prendre à nos commerces », explique l’enseigne sur Instagram, avec une précision importante : le commerçant distingue les manifestants des groupes qui s’en seraient pris aux boutiques.
Pour cette enseigne, comme pour beaucoup d’autres, fermer un samedi signifie aussi renoncer à une partie du chiffre d’affaires habituellement réalisé lors de cette journée essentielle. Si aucune perte financière précise n’est avancée, le message traduit une inquiétude grandissante. « Nous voulons tirer la sonnette d’alarme et attirer l’attention de la mairie ! Nous ne pouvons plus fermer les samedis ! », insiste la boutique, avant de réclamer des mesures pour « dynamiser le centre-ville ».
Malgré cette situation, Patt’ine tient à remercier les clients venus lui apporter leur soutien. « Merci à tous pour votre soutien hier et d’avoir fait le déplacement », écrit-elle. Elle invite même les Rennais à franchir sa porte, sans nécessairement acheter. « Même un sourire, une visite, quelques mots d’encouragement nous font du bien, ajoute un autre gérant sur le réseau social Facebook. Autant de petits gestes pour maintenir un lien avec une clientèle qui pourrait finir par déserter durablement le centre-ville. »
Pour une troisième Rennaise rencontrée dans les rues désertées, cette situation devient insupportable. « Le samedi après-midi est un jour précieux pour alimenter une chaîne économique qu’il faut préserver ! » À ses yeux, les commerçants subissent une double peine. « Ils sont déjà fortement éprouvés par nos politiques qui font fuir les centres-villes, mais également par la concurrence des ventes en ligne. » Elle s’interroge surtout sur la liberté de circuler et de travailler dans une ville régulièrement secouée par les manifestations. « C’est scandaleux qu’en ce samedi après-midi, ils aient été contraints de fermer leurs boutiques. Quid de la liberté du commerce ? Oui, il y a un droit de manifester, mais nous avons aussi un droit de circuler et de consommer chez nos commerçants. »
La colère de cette habitante vise également les responsables politiques. Elle dénonce « l’incapacité de nos politiques à écouter leur peuple », qui aurait, selon elle, contribué aux pillages du 17 octobre et à leurs « conséquences désastreuses pour l’économie ». Au-delà des dégâts matériels, une autre menace se dessine désormais pour les commerçants rennais : celle de voir les clients prendre durablement d’autres habitudes. Entre les achats sur Internet, les centres commerciaux périphériques et les inquiétudes liées aux manifestations, le cœur marchand de Rennes traverse une période particulièrement délicate. Ce samedi, les décorations de Noël étaient déjà suspendues au-dessus des rues presque désertes. Des cœurs rouges, des guirlandes et des motifs festifs contrastaient avec les vitrines protégées par des planches de bois. À Rennes, pendant que les affrontements faisaient rage au sud, le silence régnait au nord.


