Elle a le courage de se lancer. À 26 ans, étudiante en sociologie et surveillante de nuit dans un internat, Erell Duclos sera la tête de liste de Révolution Permanente aux élections municipales de Rennes en mars 2026. « Ce n’est pas un coup d’essai symbolique », affirme-t-elle. « C’est une candidature assumée, collective et anticapitaliste, qui entend bousculer le jeu politique rennais. Il fallait quelqu’un pour l’incarner, alors j’y vais, mais la réalité, c’est que c’est un projet commun », insiste la jeune femme.
Entourée d’étudiants, de travailleurs de la santé, de l’éducation, du nettoyage, des transports, Erell Duclos veut s’adresser aux plus démunis. Comme le fit son homonyme, un certain Jacques Duclos aux élections présidentielles de 1969. « On veut donner la voix à ceux qui vivent ici, qui travaillent ici, qui étudient ici, mais qui n’ont pas voix au chapitre dans les choix politiques. Nous voulons soutenir ceux qui font tourner la ville, mais n’ont jamais leur mot à dire sur ce qui s’y décide. »
« Nous, on est fiers de porter la voix de celles et ceux qui luttent. »
Derrière elle, Révolution Permanente est une organisation fondée en 2021 après son exclusion du NPA. « On est profondément anticapitaliste. Pour régler les problèmes sociaux, nous pensons qu’il faut changer radicalement le système, et pas seulement en France, mais à l’échelle internationale.» Candidate de l’ultra gauche, Erell Duclos assume cet héritage trotskiste et cette orientation internationale. «On s’inscrit dans un réseau composé de quatorze autres organisations dans le monde, en Argentine, au Chili, aux États-Unis, en Allemagne… Notre perspective, c’est un changement de système global», rappelle-t-elle.
La liste rennaise est encore en construction, mais la dynamique semble engagée. «On doit être autour d’une cinquantaine de noms, il nous en manque encore une dizaine», explique-t-elle. «Mais pour nous, c’est très important que nous existons dans le champ politique et électoral.» Dans une bataille municipale très codifiée, l’étudiante, précaire et déjà sursollicitée, veut être une porte-parole. « Je suis dans un rythme soutenu, oui. Mais je vis ce que vivent beaucoup de jeunes ici : la précarité, la fatigue, le sentiment de ne pas peser. Cela fait aussi partie de ce que je veux porter.»
D’ores et déjà, ses contradicteurs lui opposent le risque d’éparpillement à gauche, l’éternelle petite phrase sur l’ultragauche qui“fait le jeu de la droite et de l’extrême droite. Toutefois, Erell Duclos ne contourne pas la question. « C’est toujours la même logique du moindre mal. On devrait systématiquement se ranger derrière plus gros que nous, faire des concessions parce qu’il y a le risque de l’extrême droite, de la division de la gauche. » Sauf que la gauche à Rennes n’aurait pas attendu Révolution Permanente pour être divisée. « La mairie est avec les écolos d’un côté, la France insoumise de l’autre… Nous, on incarne quelque chose que personne ne cherche à représenter : la rupture avec la politique politicienne. Nous militons pour la fin des privilèges des élus, leur révocabilité à tout moment. On ne veut plus vivre avec des élus qui trahissent leurs promesses, se retrouvent impliqués dans des affaires et restent tranquillement en place.»
Localement, Erell Duclos dénonce un « bilan enjolivé » de la municipalité pour l’habitat. « Celui-ci masque une réalité. Il n’y a plus de logements disponibles, les prix explosent, et la rénovation de certains quartiers se traduit par une hausse massive des loyers. » Contre cela, elle revendique l’une de ses priorités. « Il y a des milliers d’habitations vides et de passoires thermiques fermées à la location. Nous, notre première mesure, si on gagne, ce sera la réquisition immédiate de tous ces logements, leur rénovation et leur mise à disposition pour les femmes victimes de violences, les étudiants précaires, les travailleurs pauvres, les mineurs isolés et les personnes sans abri. Le logement ne devrait pas être un privilège, mais un droit. Les loyers doivent être plafonnés et les attributions dépendre des besoins, pas des revenus. »
Un étudiant sur deux ne peut pas se nourrir correctement. Nous voulons fournir un repas gratuit par jour pour tous dans les restos U et les cités universitaires. »
Sur le thème « devenu le carburant favori de la droite locale », la candidate renverse le cadre. « Pour nous, l’insécurité, elle est sociale », insiste-t-elle. Face à la « surenchère sécuritaire » portée autant par la droite que par la majorité, son message est clair. « On soutient la fin de la vidéosurveillance, le désarmement de la police municipale et la dissolution des corps spéciaux comme la BAC et les CRS. » À ses yeux, l’insécurité se combat surtout « par le logement, la hausse des salaires, un emploi pour tous, l’accès » aux services publics. « Elle ne se défend pas à coups de caméras et de matraques. »

À ceux qui lui rappellent que les municipales sont d’abord une élection de proximité, elle répond par ses préoccupations. « On est très contents de parler de problèmes locaux, parce qu’on se rend compte qu’il y a énormément de choses qui ne sont jamais mises sur la table. Des associations rennaises n’ont plus de lieux pour se réunir. Des structures sportives ou culturelles sont frappées par les coupes budgétaires. Le sport et la culture devraient être des droits, non des privilèges. Nous proposerons notamment d’élargir la carte Sortir aux jeunes et aux personnes qui touchent des minima sociaux, sans condition de bourse. L’accès à la piscine, aux clubs ou aux spectacles ne doit plus être réservé à ceux qui peuvent payer. »
Le coeur de ville occupe aussi une bonne part de son engagement. « Rennes a toujours été très étudiant, vivant, musical et contrasté. Avant, un vendredi soir, il y avait des concerts un peu partout, des sites associatifs, des bars plus populaires. » Aujourd’hui, Erell Duclos décrit « un centre-ville transformé par le couvent des Jacobins, par l’hôtel de luxe Mama Shelter», par le retrait des lieux associatifs et culturels . Contre la gentrification, elle propose une mesure spectaculaire. « On veut rendre le centre-ville aux Rennais et aux Rennaises. Nous souhaitons exproprier le Mama Shelter et le couvent des Jacobins pour les convertir en lieux à disposition de la population et des associations, avec des assemblées d’habitants pour décider de ce qu’on y fait. »
Sans hésiter, Erell Duclos attaque frontalement le projet de Rennes « capitale de la cybersécurité ». Elle évoque « la militarisation, la marche à la guerre », les partenariats avec Thales ou la DGA. « On organise des ateliers pour habituer les lycéens à la guerre, en plein centre-ville », dénonce-t-elle, en référence à un événement récent. « Ce n’est pas l’avenir qu’on veut pour Rennes. » Elle propose au contraire de réorienter « tout l’argent public qui part aujourd’hui vers ces entreprises » vers les services publics, le logement, la culture, le sport, les transports, les crèches et les cantines gratuites.
Mais qui sera son principal adversaire ? « Évidemment, la droite et l’extrême droite », répond-elle. Toutefois elle y ajoute une critique de fond de la gauche institutionnelle, de ses compromis avec l’austérité, la gentrification et les logiques sécuritaires. Elle plaide désormais pour un changement profond des règles du jeu. « Nous militons pour le droit de vote à 16 ans et pour tous ceux qui vivent ici, avec ou sans papiers, la révocabilité des élus. Ce n’est pas juste une candidature de témoignage. On veut des élus, mais des élus au service des luttes. On souhaite que cette campagne prépare la riposte à venir contre Macron, et qu’elle serve à reconstruire des mobilisations, parce que c’est là, dans les luttes, qu’on pourra vraiment répondre aux problèmes que vivent les Rennais. » Ira-t-elle jusqu’au bout, dans les urnes comme dans la recomposition politique à gauche ? Les électeurs rennais en décideront en mars 2026. Mais une chose est certaine : à 26 ans, Erell Duclos a choisi de ne pas rester spectatrice. Et à Rennes, ce simple choix pourrait bien changer le ton de la campagne.


