Il connaît l’affaire Magali Blandin comme peu de journalistes peuvent la maîtriser, et pour cause : Valentin Gendrot, reporter indépendant installé à Paris, a longtemps côtoyé le meurtrier, Jérôme Gaillard. Il raconte aujourd’hui ce drame dans un livre-enquête publié chez le grand éditeur Stock. « Jérôme Gaillard, c’est mon cousin, mais c’est quasiment un cousin administratif », dit-il. Ce lien fut faible, distendu par les années, mais suffisamment réel pour que le choc soit immense quand Magali Blandin disparaît en février 2021, sous les coups d’une batte de base-ball. « Ma mère m’a appelé le jour même. Elle m’a dit : cela doit être Jérôme. Et j’étais d’accord avec elle. Mais je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse tuer quelqu’un. »
Dans Un jour, ça finira mal, Valentin Gendrot remonte loin dans ses réminiscences familiales. Il se rappelle des rituels, , à Montauban-de-Bretagne, lors du Nouvel an ou encore à la Toussaint où l’on se retrouve sans jamais vraiment se parler. « C’était une famille dysfonctionnelle, une branche pourrie de mon arbre généalogique », reconnaît-il. Chez les Gaillard, la domination masculine, le silence, la violence étaient partout présents. « Le père, Jean, était habité par l’idée que la femme est inférieure à l’homme. Ses fils, Franck et Jérôme, ont reproduit exactement ce qu’ils ont vécu. »
À l’adolescence, Valentin Gendrot voit en Jérôme Gaillard un « beau parleur », en manipulateur, en mythomane même, mais parfois capable de se montrer drôle, agréable, presque inspirant. « Quand j’avais 16 ou 17 ans, il me disait souvent : je ne veux pas de patron, je ne veux pas de hiérarchie. J’étais jeune. Je trouvais cela séduisant. » Mais, chez Jérôme, cette revendication d’indépendance ne fut pas si aisée à tenir sa vie quotidienne. « Il assurait ses besoins par des magouilles : cambriolages, vols, combines. C’était une vie souterraine, avec des gens pas recommandables, notamment ces Géorgiens. »
La femme, dans cette famille-là, ne se partage pas non plus.
Dans son ouvrage, le journaliste décrit aussi l’ascension sociale des parents, agriculteurs devenus propriétaires de plusieurs biens après avoir profité de la PAC (politique agricole commune) et de contrats avec les abattoirs locaux. « Ils avaient du bien. Ce n’était pas Rockfeller, mais ils avaient de l’argent. Et chez eux, l’argent était central. Une préoccupation prioritaire, presque essentielle. » Une obsession qui, selon lui, a joué un rôle dans la mécanique du drame. « La disparition de Magali Blandin ne peut se comprendre sans cette logique patrimoniale. Dans cette famille, le patrimoine ne se partage pas. Pour les parents, perdre la maison était inconcevable. »
Au fil des pages, son récit rappelle les revers successifs de Jérôme Gaillard : sa société de production audiovisuelle liquidée en 2012, son incapacité à garder un travail, ses projets fantasques de transformer la ferme familiale en « manoir autosuffisant », son besoin constant d’impressionner ses proches. Il raconte « le dernier échec » de Jérôme, celui qui l’a précipité dans l’irréparable : le départ définitif de Magali, en septembre 2020. « Elle subissait sa violence depuis 1996. Parfois, elle dormait avec une paire de ciseaux sous l’oreiller. Quand elle est partie, c’était irrévocable. »
Pour Valentin Gendrot, la thèse du « coup de folie » ne tient pas. « Jérôme Gaillard a cherché un tueur. Il a donné 20 000 euros aux Géorgiens. Il y a eu préméditation, il l’a admis dans ses confessions. Après s’être fait rouler, il l’a tuée lui-même. Tout était organisé. » Au passage, il évoque la clé USB retrouvée chez les parents, où l’on entend la voix de Jérôme avouant l’horreur. « Je n’ai pas d’autre choix que d’exécuter ma femme.», affirme-t-il. L’auteur raconte enfin le dernier acte, « hautement symbolique » : le suicide de Jérôme, le jour de la Toussaint, juste après avoir échoué à faire innocenter son père et sa mère, lors d’une confrontation judiciaire.
Mais pourquoi écrire ce livre ? Le journaliste répond sans détour. « C’est évidemment une enquête sur une affaire terrible, mais c’est aussi un travail sur la reproduction de la violence dans ma famille. Monique, la maman, a été sous emprise pendant un demi-siècle. Ses deux fils ont reproduit ce schéma. C’est une lignée, une mécanique. » Il met également en avant « la responsabilité collective » : la plainte de Magali classée sans suite pour violences conjugales, les témoins qui n’ont rien dit et les institutions qui n’ont pas protégé. « Beaucoup ont vu quelque chose. Personne n’a rien fait. »
Pour lui, coucher sur le papier cette histoire a été loin d’une thérapie. « Cela ne m’a pas fait du bien. Mais je crois tout de même à la valeur curative de l’écriture. » Cette enquête l’a surtout obligé à se confronter à son propre passé. « Mon père, mort en 2018, nous a protégés, mon frère et moi. C’est grâce à lui que nous n’avons pas reproduit ce schéma. Je viens de cet univers-là, mais heureusement, je n’en suis pas tombé du mauvais côté. » Son livre trace un sillon dans un milieu rural où les huis clos familiaux sont ravageurs, où la mainmise masculine perdure sous des formes anciennes. « On croit que ce monde a disparu. Il existe toujours, insidieux. L’affaire Gaillard, c’est ça : la reproduction, l’isolement, l’argent, la domination. Je voulais comprendre comment on en arrive là. Et comment on peut, peut-être, empêcher que cela se reproduise ailleurs. »



