Printemps 1929, entre l’entre-deux-guerres. Dans un pays tiraillé par les crises politiques, un certain Alain Mellet, journaliste monarchiste né à Rennes, orchestre l’un des plus redoutables canulars politiques de la Troisième République. Derrière sa machine à écrire de la rédaction de L’Action française (journal du penseur contre-révolutionnaire et nationaliste, Charles Maurras), il invente un peuple, une cause, une tragédie. Et les députés tombent dans le piège, dans le panneau.
Une République à fleur de peau
En ce début d’année 1929, la France vit des périodes loin d’être paisibles. Elle est encore marquée par la Première Guerre mondiale, les débats sur la laïcité et les cicatrices de l’affaire Dreyfus. Les clivages sont profonds ! C’est dans cette atmosphère inflammable que plusieurs députés, majoritairement de gauche, reçoivent une étrange lettre. Signée par le « Comité de Défense Poldève », elle alerte sur la situation dramatique d’un peuple oublié d’Europe centrale, victime d’un régime féodal sanguinaire. Les Poldèves, explique-t-on, vivent sous le joug de grands propriétaires qui les affament, les battent, les violent. Une révolte aurait éclaté dans la capitale, Cherchella, noyée dans le sang par les milices locales.
« Il faut tarir l’écoulement du sang poldève ! »
La lettre est écrite dans un français maladroit, censé prouver l’authenticité de ses auteurs, exilés sans éducation. Le ton dramatique, l’appel à la morale révolutionnaire française, les références à Voltaire et à la Société des Nations flattent les convictions humanistes des parlementaires. Certains, sincèrement touchés, répondent. Mais tout est faux. La capitale « Cherchella » est un jeu de mots (« cherchez-la »), tout comme les noms des signataires : « Lyneczi Stantoff » (l’inexistant) et « Lamidaëff » (l’ami d’AF — Action française).

L’auteur de ce canular, Alain Mellet, a inventé tout un récit historique des Poldèves. Il a imaginé une lignée de rois, des révolutions sanglantes, un héros martyr (Gellé-Foâ, pour « j’ai les foies »), des divisions religieuses entre une aristocratie catholique hérétique et un peuple protestant et israélite. Il pousse même l’absurde jusqu’à créer un lien entre la Poldévie et Alfred de Musset, via sa belle-mère supposément poldève…
Pour les députés trop crédules, Alain Mellet envoie une deuxième lettre, encore plus larmoyante. Puis une documentation historique imaginaire. Le tout avec des dizaines de jeux de mots, des clins d’œil internes, allusions au contexte politique français. L’opération est une parodie totale… et un piège parfaitement tendu. « Aujourd’hui, c’est une famille étrangère, les marquis d’Odde-Helléon, qui possède un quart du pays ! Pendant que leur vassal meurt de faim ! Assassins ! »
Des parlementaires mordent à l’hameçon. Les noms sont désormais connus : Pierre Cazals, Camille Planche, Charles Boutet, Armand Chouffet. Certains envoient des lettres de soutien, d’autres souhaitent alerter la Société des Nations. Mais l’affaire éclate au grand jour. La presse commence à s’en amuser, puis L’Action française elle-même révèle le pot aux roses à la une de son journal. Les victimes du canular, bien intentionnées, deviennent des symboles de naïveté parlementaire.
Alain Mellet ne se cache pas de ses desseins. Dans ses textes, il raille une classe politique républicaine qu’il juge molle, crédule, hypocrite. Il revendique un geste militant, une leçon par l’absurde. Son canular aura depuis marqué les esprits, non seulement comme une démonstration de manipulation, mais aussi comme un modèle de satire politique et linguistique. Malgré (ou grâce à) son absurdité assumée, le mythe poldève s’est diffusé dans la culture populaire. Il devient un clin d’œil récurrent dans la littérature, la bande dessinée et même les mathématiques. Dans Le Lotus bleu (Hergé), un personnage se présente comme consul de Poldévie à Shanghai, avant d’être pris pour Tintin et passé à tabac dans une fumerie d’opium. Dans Pierrot mon ami (Raymond Queneau), une chapelle commémore la chute mortelle d’un prince poldève. Dans Série blême (Boris Vian), les Casques bleus poldèves sauvent des survivants d’un crash aérien.
Alain Mellet : un destin rennais
Né le 28 mars 1882 à Rennes, au 8 rue Saint-François (aujourd’hui rue Hoche), Alain Mellet vient d’une lignée enracinée dans le catholicisme, l’architecture et le royalisme. Son père, Henri Mellet, architecte reconnu en Ille-et-Vilaine, a réalisé de nombreuses églises dans un style néo-roman inspiré du Poitou. Son grand-père, Jacques Mellet, fut un architecte influent à Rennes et Vitré, vice-président de la première Société des Architectes de Rennes. Son oncle, Jules Mellet, moine bénédictin, participa à la reconstruction de l’abbaye de Solesmes.
En 1900, Alain Mellet tente le concours de l’École navale, sans succès. Il milite rapidement aux côtés de son père contre les lois anticléricales. En 1910-1911, il rejoint le mouvement d’extrême droite L’Action française à Paris et devient l’un des activistes les plus fervents. Il est condamné à six mois de prison en 1911 pour avoir perturbé un procès politique. Pendant la Première Guerre mondiale, il s’engage dans le 12e régiment de cuirassiers, puis sert comme interprète auprès de l’armée anglaise. En 1921, il épouse Isabelle Augier de Moussac, avec qui il aura deux filles, Jacqueline et Isabelle.
Alain Mellet publiera aussi un ouvrage : Mariage de Son Altesse royale le prince Henri de France, comte de Paris… Le 19 octobre 1932, après un banquet d’anciens conscrits, il tombe malade. Il meurt à Paris, le 3 novembre, d’une congestion pulmonaire. Mais son dernier voyage le ramène à Rennes, sa ville natale. Il est inhumé le 7 novembre au cimetière du Nord, après une messe à l’église Saint-Germain, en présence de nombreux notables royalistes. Pour aller plus loin : le podcast « Affaires sensibles » Plonge dans l’histoire complète du canular des Poldèves avec cet épisode.



