Il y a des livres qui ne racontent pas une histoire : ils la ressuscitent. Charrue tordue d’Itamar Vieira Junior est sans doute l’un de ceux-là. L’écrivain brésilien, Itamar Vieira Junior, était ce samedi 8 janvier à Cancale, invité du festival Étonnants Voyageurs, pour évoquer son roman bouleversant, finaliste de l’International Booker Prize. Cette œuvre intense est traversée de silences brisés, de réminiscences arrachées et de voix qui refusent de mourir.
Au Brésil, un quilombo désigne la communauté formée par les esclaves en fuite dans des régions reculées.
Depuis la côte bretonne d’où partit autrefois Daniel de La Touche pour fonder São Luís, Vieira Junior a ouvert un dialogue inattendu. Il a fait le lien entre la Bretagne et le Nordeste, entre l’histoire coloniale française et la mémoire post-esclavagiste du Brésil. Ce dialogue, il le nourrit depuis deux décennies, à la fois comme écrivain et comme agent de terrain au sein de l’INCRA, l’institut national chargé de la réforme agraire dans son pays aux millions d’habitants.
Dans Charrue tordue, l’auteur nous emmène dans la Chapada Diamantina, une région montagneuse et superbe, jadis exploitée pour ses gisements de diamant, aujourd’hui refuge de communautés quilombolas — descendants d’esclaves africains ayant fui les plantations. Là, deux sœurs, Bibiana et Belonísia, grandissent dans une ferme dominée par un propriétaire terrien, sans titre de propriété, sans école véritable et sans droits.
Tout commence par un accident étrange : les deux fillettes trouvent un couteau caché dans une valise, un objet interdit, sacré. En le manipulant, l’une se blesse gravement. Ce drame inaugural scelle leur destin. De là naît une fresque de quarante ans, traversant la ruralité brésilienne, les luttes paysannes, les divisions sociales, les ruptures et les fidélités. Mais ce qui frappe dans le roman, ce n’est pas seulement la force du récit : c’est la puissance de la parole littéraire, sa capacité à faire revivre ce que l’histoire officielle a tenté d’effacer. « Ce roman, il est né de ma rencontre avec les communautés noires rurales, mais aussi indigènes, au fil de mon travail. Leur survie tenait à une seule chose : la mémoire », confie l’auteur.
Afro-descendants et peuples autochtones : des destins liés
Au Brésil, les communautés afro-descendantes (enfants d’esclaves) et autochtones partagent une histoire de marginalisation, de dépossession, mais aussi de résistance. Itamar Vieira Junior, né en Bahia d’une famille métisse, raconte comment cette cohabitation, souvent oubliée, parfois conflictuelle, a encore donné naissance à des solidarités concrètes. « Dans les Quilombos, il y avait aussi des Indigènes ayant perdu leur terre et des Blancs pauvres rejetés par le système. Ces communautés étaient ouvertes. Elles ont survécu par l’alliance de leurs luttes. »
Dans certaines régions, ces « connivences inter-ethniques » ont permis de créer de véritables archipels de résistance culturelle. Dans Charrue tordue, cette complexité transparaît dans les pratiques religieuses, dans les récits mythiques et les rapports à la nature. La religion du Jarê, par exemple, décrite avec une précision quasi ethnographique dans l’ouvrage est un syncrétisme vibrant entre catholicisme, croyances africaines et chamanisme. « Le monde colonial a tout réduit à des biens : les terres, les fleuves, les corps. Ces communautés ont dû réinventer un univers habitable. »
L’après-esclavage qui ne libère pas
Un fil rouge traverse tout le roman : l’illusion de la liberté. Le Brésil a aboli l’esclavage en 1888, mais sans rendre la terre, sans compensation, sans éducation. Les anciens esclaves sont restés là, souvent contraints de travailler aux mêmes endroits, sous une autre forme de servitude. « L’abolition a été proclamée, mais rien n’a été fait pour réparer les souffrances. Ce que j’ai vu dans les campagnes, c’est un esclavage déguisé. »
Dans Charrue tordue, les personnages ne sont pas des victimes passives. Ils résistent à leur manière. Bibiana devient institutrice, croyant à la force libératrice du savoir. Belonísia, restée dans le village, incarne une mémoire ancrée, viscérale. Ensemble, elles reflètent une tension centrale du livre : partir ou demeurer, transmettre ou se taire, survivre ou s’émanciper.
Au fil des pages du roman, la langue de Vieira Junior est dense, parfois rude, toujours habitée. Elle donne une voix à ceux qu’on n’entend pas. L’auteur le dit clairement : il écrit ce qu’il aurait aimé lire. Il s’inscrit dans une lignée d’auteurs afro-brésiliens comme Conceição Evaristo ou Ana Maria Gonçalves, qui ont tenté de faire émerger une autre histoire nationale.
Mais Charrue tordue dépasse le Brésil. Il parle d’un monde fracturé. Ce n’est pas un ouvrage misérabiliste. Il y a de l’amour, de la sensualité, du sacré, des chants, des fêtes, des lueurs. Ce n’est pas non plus une fiction folklorique : c’est un roman d’os, de terre et de feu, à l’image sans doute de Marielle Franco, militante noire brésilienne, assassinée en 2018. Assurément, cette dernière symbolise pour Itamar ce que son livre tente de dire : l’espoir, la lutte, l’exigence d’un monde plus juste. « Son meurtre a été un choc, mais aussi une semence. D’autres Marielle se sont levées depuis. »
Pour Itamar Vieira Junior, l’écriture devient un acte de réparation. Il raconte une mémoire familiale — les origines afro, les traditions perdues — et, par le roman, essaie de la restituer. Il écrit contre l’effacement d’existences considérées comme périphériques. « Ceux qui ne se résignent pas sont toujours les plus forts. Et ils vivent à jamais », aime à répéter un de ses lecteurs, Patrick, en citant la dernière phrase de Charrue tordue d’Itamar Vieira Junior.




