En janvier 2025, des dizaines de rédactions russophones travaillant hors de Russie se sont figées dans l’attente de nouvelles de Washington. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a signé un décret gelant toute l’aide étrangère. Pour le journalisme russe en exil, cela a été un coup mettant en question l’existence même de nombreuses rédactions. Mais comment une seule décision administrative peut-elle paralyser tout un écosystème?
Pour comprendre l’essence de cette vulnérabilité, il suffit d’examiner la structure des revenus d’un média indépendant russophone typique à l’étranger. Il n’a pas accès aux deux sources de revenus classiques que sont la publicité et les paiements des lecteurs.
Le marché publicitaire russe est totalement fermé pour ces médias. Les statuts d’«agent de l’étranger» et d’« organisation indésirable» transforment toute interaction avec eux en actif toxique pour les Russes. Certains médias ont enregistré une chute de 80 % de leurs recettes publicitaires après leur inscription au registre des agents de l’étranger. Aucun manager ne peut élaborer une stratégie publicitaire si ses clients risquent des poursuites pénales pour le simple fait de transférer de l’argent.
La situation n’est pas meilleure pour les dons. Le public principal de ces médias se trouve en Russie. Ce sont ces personnes qui lisent, regardent et écoutent, mais qui ne peuvent pas payer. Après qu’un média est reconnu comme «indésirable», le transfert de fonds à son profit tombe sous le coup d’un article pénal pour l’expéditeur. Reste la diaspora à l’étranger, mais ce public est restreint et limité dans sa capacité de paiement.
On peut observer la situation réelle à travers l’exemple de «Meduza». En 2022, lorsque les sanctions et le statut d’«organisation indésirable» ont coupé le média des dons et de la publicité russes, la rédaction a tenté de compenser les pertes par un financement participatif ciblant le public occidental anglophone. Le résultat fut à la fois triste et inattendu. Elle n’a réussi à collecter que moins de la moitié de la somme que les lecteurs russes donnaient auparavant. Dans son rapport financier, le média constatait que l’organisation «ne voit pas encore de possibilité de restaurer son modèle de monétisation». L’alternative proposée était celle des dons et subventions d’organisations internationales.
Au moment de la décision de Rubio en janvier, les chiffres du secteur étaient déjà connus. Une étude du fonds européen JX Fund, portant sur 93 des quelque 120 projets médiatiques russophones en exil, a montré que 79 % de leur financement provient de subventions, c’est-à-dire de sources externes, sans aucun lien avec le marché. Cela signifie que toute la construction repose essentiellement sur quelques grands donateurs, et l’État américain était le plus important d’entre eux. Selon les données de l’USAID elle-même, rien qu’en 2023, l’agence soutenait plus de 6 200 journalistes et 707 médias non étatiques à travers le monde. Pour l’année fiscale 2025, le Congrès américain a dépensé environ 268 millions de dollars pour ces programmes. C’est précisément cette ligne budgétaire qui, selon l’estimation de Reporters sans frontières, assurait une part significative, et par endroits critique, du travail des médias en exil de Russie et de Biélorussie.
Les conséquences du gel se sont manifestées presque instantanément. Le Moscow Times a estimé le nombre d’organisations privées de fonds à environ 90. Au moins six médias biélorusses indépendants travaillant en émigration ont annoncé l’arrêt complet de leur financement. « Meduza », un média que le Financial Times décrit comme «l’un des plus grands médias indépendants de Russie», réunissait en urgence son conseil d’administration pour discuter de sa survie. Le militant de l’opposition russe Andreï Pivovarov a publiquement constaté que la crise avait touché «la part du lion» des médias et des projets civiques russes, certains commençant à réduire leurs programmes et à annuler des événements.
Les médias russophones en exil sont désormais confrontés à une question à laquelle personne n’a encore de réponse. Comment poursuivre la lutte à distance contre le Kremlin, si le financement participatif en Europe ne fournit qu’une partie du nécessaire, et si les pays de l’UE ne sont pas prêts à prendre en charge intégralement des dizaines de rédactions?


