Au service de neurochirurgie du CHU de Rennes, les portes ont beaucoup claqué. En dix-huit ans, quatorze médecins auraient quitté les lieux, rappelle cette semaine Le Canard enchaîné. Derrière cette impressionnante succession de départs, des praticiens et des internes ont décrit un service miné par les tensions, les rapports de force et les accusations de maltraitance. Le 30 juin, l’affaire a pris un nouveau tournant, relève le journal satirique. La chambre disciplinaire de première instance de l’Ordre des médecins de Bretagne a interdit d’exercer pendant douze mois, dont six avec sursis, deux anciens patrons du service : le professeur Xavier Morandi, 63 ans, et son successeur, le docteur Marco Corniola, 42 ans. Les deux médecins sont sanctionnés pour des « manquements déontologiques ».
En 2023, la direction du CHU de Rennes avait pourtant tenté d’enrayer l’hémorragie. Face à la succession des départs, elle avait saisi le procureur de la République. Dans sa ligne de mire, elle pointait du doigt les comportements des deux chefs de service, accusés de harcèlement moral et sexuel. Une enquête préliminaire avait été ouverte par le parquet de Rennes. Quelques mois plus tard, en décembre 2024, le conseil départemental de l’Ordre des médecins d’Ille-et-Vilaine était à son tour entré dans la danse. Fait suffisamment rare pour être relevé, il avait porté plainte contre Xavier Morandi.
L’instance ordinale demandait de sanctionner l’ancien vice-doyen et président du conseil scientifique de la faculté de médecine pour son «comportement problématique, responsable d’un malaise ressenti par nombre de praticiens et internes.» Les témoignages versés au dossier dressaient le portrait d’un service à bout de nerfs. Certains évoquaient « une hiérarchie féodale et autoritaire », débouchant sur « un climat de peur ». D’autres rapportaient des «propos humiliants, sexistes et dénigrants. D’après l’Ordre des médecins, ces tensions auraient dépassé les seules relations entre praticiens. Elles auraient eu des conséquences directes sur le fonctionnement du service, avec « un retard dans les prises en charge des patients » et « une dégradation générale de la qualité des soins ».
Xavier Morandi balaie ces accusations. Le professeur conteste l’intégralité des faits retenus contre lui. Pour sa défense, la procédure disciplinaire s’appuie selon lui notamment sur une plainte de l’Intersyndicale nationale des internes, classée sans suite par le parquet en septembre 2025. Pour la chambre disciplinaire de l’Ordre, ce classement n’efface toutefois pas les témoignages recueillis. «Les éléments du dossier permettent de caractériser des manquements déontologiques et de prononcer une interdiction d’exercer de douze mois, dont six avec sursis.»
Son successeur, Marco Corniola, écope exactement de la même sanction. Lui aussi rejette les faits. Lui aussi rappelle le classement sans suite de la plainte des internes. Mais la chambre disciplinaire considère là encore que les témoignages révèlent « des dysfonctionnements graves et répétés », à l’origine « d’un climat de stress intense et de peur au quotidien ». Le docteur Corniola a depuis quitté Rennes. Il exerce désormais en Suisse.
Pour Xavier Morandi, le dossier ne s’arrête pas à la décision de l’Ordre des médecins. Le professeur a également comparu devant la juridiction disciplinaire hospitalo-universitaire, saisie par le ministère de la Santé. Ce tribunal d’exception ne siège pas tous les quatre matins. En soixante-quatre ans, il n’aurait examiné qu’une trentaine de cas. À l’encontre du neurochirurgien rennais, il a prononcé une exclusion de dix-huit mois sans salaire.
Le médecin a depuis saisi le Conseil d’État le 18 juin pour contester cette décision. Deux procédures disciplinaires, deux sanctions et, désormais, deux recours. Dans le même temps, le volet pénal pourrait connaître un nouveau départ. L’Intersyndicale nationale des internes a déposé une nouvelle plainte, cette fois avec constitution de partie civile, devant le doyen des juges d’instruction de Rennes. Son objectif est clair : obtenir l’ouverture d’une information judiciaire.
Xavier Morandi n’entend pas laisser ces décisions devenir définitives. Contacté par Rennes Infos Autrement, son avocat, Me Jérôme Stéphan, confirme la contre-offensive judiciaire. « Nous allons faire appel des deux décisions. nous nous interrogeons sur cette double incrimination et nous contestons les griefs qui nous sont reprochés», indique-t-il. L’affaire est donc loin d’avoir livré son dernier acte. Entre l’enquête pénale, les décisions disciplinaires et les recours annoncés, la crise de la neurochirurgie rennaise va désormais se poursuivre loin des blocs opératoires, devant les juges.


