Le nom a traversé les siècles, mais le manoir, lui, a disparu. Aujourd’hui, seuls quelques Rennais connaissent encore l’existence de cette ancienne seigneurie qui s’étendait aux portes de la ville, du côté de l’actuelle rue de Nantes. Pourtant, pendant plusieurs centaines d’années, le manoir de Villeneuve a compté parmi les domaines les plus importants de Rennes. Son histoire est faite de grandes familles bretonnes, de foires populaires… et d’une légende tenace autour de Bertrand du Guesclin.
Dans son monumental Le Vieux Rennes, publié au début du XXᵉ siècle, l’historien rennais Paul Banéat (1856-1942) consacre plusieurs pages à cette propriété aujourd’hui oubliée. Fidèle à sa méthode, il s’appuie sur les archives plutôt que sur les récits transmis de génération en génération. Dès les premières lignes, il démonte une croyance encore bien vivante à son époque.
« D’après une tradition, Bertrand du Guesclin aurait habité le manoir de Villeneuve ; mais cette tradition n’est confirmée par aucune preuve », écrit-il sans détour. L’historien explique même l’origine probable de cette confusion. Un Guéhenneuc, seigneur de Villeneuve, avait fait représenter ses armoiries dans l’ancienne église de Toussaints. Or celles-ci présentaient de grandes ressemblances avec celles du célèbre connétable breton. « Cette analogie a suffi, sans doute, pour accréditer l’erreur », conclut-il.
Cette rigueur fait toute la force de Paul Banéat. Là où d’autres auraient entretenu la légende, il préfère confronter les traditions aux actes notariés, aux cartulaires et aux archives départementales. Plus d’un siècle après la publication de son ouvrage, ses recherches restent une référence pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire rennaise.
Le manoir de Villeneuve apparaît dès le Moyen Âge. Au fil des siècles, il passe entre les mains de nombreuses familles nobles : les Déserts, les d’Espinay, les de la Lande de Téhillac, les Luxembourg, les Monneraye, les Malescot puis les Trogoff. Mariages, héritages et ventes successives dessinent l’histoire de cette puissante seigneurie qui contrôle alors une partie des terres situées au sud-ouest de Rennes.
Vers la fin du XVe siècle, le domaine est partagé en deux. Le Grand Villeneuve demeure entre les mains de ses propriétaires historiques tandis que le Petit Villeneuve, situé près de la barrière de la Madeleine, à proximité de l’actuelle rue de Nantes, est cédé avant d’être réuni quelques décennies plus tard à la propriété principale. Banéat précise que cette seconde demeure restait modeste : un simple rez-de-chaussée surmonté d’un étage, avec seulement deux pièces à chaque niveau. Nous sommes loin du château fort qu’évoque parfois l’imagination.
Mais Villeneuve n’était pas seulement un manoir. La seigneurie rayonnait sur tout un secteur de Rennes. Paul Banéat rappelle ainsi que la célèbre foire de la Madeleine se tenait autrefois sur des terres dépendant du domaine, dans les pièces des Closeaux, de la Teillais ou du Pré-André. Pendant plusieurs jours, marchands, artisans, paysans et voyageurs animaient ce secteur de la ville, faisant de cette foire l’un des grands rendez-vous populaires du Rennes d’autrefois.
Le prestige des seigneurs de Villeneuve se lisait également dans l’église de Toussaints. Ils y possédaient deux enfeus, ces tombeaux réservés aux familles nobles, ainsi que « deux bancs à queue armoyés d’un écusson à trois croisilles », rappelant les armes de la famille des Déserts. Autant de privilèges qui témoignaient du rang occupé par cette seigneurie dans la société rennaise de l’Ancien Régime.
Le manoir a depuis longtemps disparu, absorbé par l’urbanisation de la ville. Plus aucune pierre ne rappelle aujourd’hui cette demeure seigneuriale. Pourtant, son souvenir n’a pas totalement disparu. À quelques centaines de mètres de son ancien emplacement, le square de Villeneuve perpétue discrètement le nom de ce domaine qui a marqué pendant plusieurs siècles l’histoire de Rennes. Chaque jour, des habitants le traversent sans imaginer qu’ils marchent sur les terres d’une ancienne seigneurie médiévale.


