Le 25 novembre 2025, le tribunal administratif de Rennes a condamné le CHU pour des fautes commises dans la prise en charge d’une patiente, Mme J. E., victime de plusieurs AVC (accidents vasculaires cérébraux). L’hôpital devra verser 136 181,03 euros à la patiente, ainsi que des indemnités à ses quatre enfants et un remboursement partiel à la Sécurité sociale. L’affaire met en lumière une succession d’erreurs de diagnostic et de retards dans les examens qui auraient pu changer le cours de la maladie.
Entre 2000 et 2004, Mme E. consulte à plusieurs reprises pour des troubles du langage et des malaises. Ces épisodes, que les experts qualifieront plus tard d’AVC transitoires, auraient dû conduire à un bilan cardio-vasculaire complet (un ensemble d’examens permettant de rechercher une origine cardiaque ou vasculaire) incluant une IRM (imagerie par résonance magnétique,) et une échographie transœsophagienne (une échographie du cœur réalisée par la gorge pour visualiser des zones peu accessibles autrement). Malheureusement, aucun de ces examens n’est réalisé à temps, alors qu’ils auraient permis de détecter un myxome, une tumeur bénigne du cœur susceptible de libérer des embols (petites particules ou caillots qui peuvent aller boucher une artère du cerveau).
Tout bascule en décembre 2004. Mme E. se réveille un matin incapable de bouger correctement son côté gauche, un tableau typique d’un AVC. Son médecin de garde, la Dre F., conclut pourtant à une crise « tétaniforme » (spasmes musculaires pouvant ressembler à un malaise neurologique). Le lendemain, au CHU, un diagnostic de « malaise hystériforme » (trouble considéré comme psychologique) est posé par les médecins, et la patiente est transférée en psychiatrie malgré des signes neurologiques évidents, notamment une hémiparésie gauche (difficulté majeure à se servir d’un côté du corps). Ce n’est qu’au bout de plusieurs jours qu’elle est enfin admise en neurologie, où un scanner confirme un AVC ischémique (AVC dû à une artère bouchée). Quelques jours plus tard, une échographie cardiaque révèle finalement la tumeur à l’origine de tout.
Au vu des expertises et de la chronologie, les magistrats retiennent plusieurs fautes du CHU: absence d’examens adaptés en 2002, diagnostic erroné en 2004, retard dans la prise en charge. Selon les magistrats, ces manquements ont privé Mme E. d’une chance sérieuse d’éviter l’AVC grave dont elle garde les séquelles. « Ils ont fait perdre à la patiente une chance importante d’échapper à l’aggravation de son état », a indiqué en substance a indiqué la rapporteure, Mme Doisneau-Herry.
La perte de chance est fixée à 60 %, dont 30 % seulement imputables au CHU, l’autre part relevant des fautes de la Dre F., déjà condamnée par la justice civile en 2023.
Les conséquences pour Mme E. sont lourdes. L’AVC a laissé des séquelles durables: une hémiparésie à gauche, des troubles de la mémoire (troubles mnésiques), une épilepsie séquellaire (crises liées aux lésions du cerveau) et un équilibre instable qui l’oblige à marcher avec une canne. Son handicap, qualifié de déficit fonctionnel permanent, est évalué à 45 %. Elle n’a jamais pu reprendre le travail et a dû vivre plusieurs années avec l’aide d’une tierce personne (aide humaine indispensable au quotidien). Sa vie personnelle et familiale a même été bouleversée, tout comme ses loisirs, notamment la danse, qu’elle pratiquait avant sa maladie.
Ses enfants ont eux aussi subi les conséquences directes de ces événements. Deux d’entre eux, âgés de cinq et neuf ans en 2004, étaient présents au moment de l’AVC et sont restés plusieurs heures seuls avec leur mère en détresse, dans une scène que le tribunal décrit comme « très pénible pour de jeunes enfants ». Toute la famille a été déstabilisée durant les mois d’hospitalisation qui ont suivi, avec des déplacements fréquents, des inquiétudes financières et le rôle difficile assumé par l’aîné pour aider ses frères. Le jugement reconnaît cet impact et attribue à chacun une indemnisation liée à la perte de chance retenue: 2 100 euros pour l’aîné, M. C. B., 2 400 euros pour sa sœur, Mme A. B., et 3 000 euros chacun pour les deux plus jeunes, M. D. K. et M. H. K.
La CPAM d’Ille-et-Vilaine, qui a financé une partie des soins depuis 2013, obtient également le remboursement partiel de ses dépenses, à hauteur de 8 597,05 euros, ainsi qu’une rente annuelle destinée à couvrir les soins futurs, notamment les injections de toxine botulique (médicament injecté dans les muscles pour réduire la spasticité, c’est-à-dire la raideur musculaire) et les consultations spécialisées nécessaires tout au long de la vie de Mme E.


