Historien, auteur et ancien militant politique, Hugo Melchior est un observateur attentif des mouvements sociaux rennais. Présent dans la quasi-totalité des manifestations organisées à Rennes depuis 2006, il était dans les rues de la capitale bretonne samedi 17 octobre 2026, de 13 h à plus de 21 h. Témoin des affrontements et des pillages, il livre une analyse nourrie de son expérience militante et de ses observations sur le terrain. Pour lui, les violences n’avaient rien de spontané. Il revient notamment sur la présence inhabituelle de jeunes issus des quartiers populaires, sur l’absence de véritable black bloc et sur les différences avec les émeutes contre le contrat première embauche (CPE) en 2006.
Après avoir suivi les manifestations rennaises depuis 2006, qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans la journée du 17 octobre 2026 ?
Pour cette mobilisation populaire et politique « contre la vie chère », qui s’enchâsse dans le mouvement lycéen inattendu, la place de la République était encore quasi déserte à 13 heures, avec à peine 150 personnes présentes. Une heure plus tard, cette même place fut noire de monde, débordant de partout. Il n’y a pas que le gouvernement et la Direction nationale du renseignement territorial qui ont été stupéfaits par l’affluence immense de ce samedi 17 octobre, que ce soit à Rennes ou ailleurs en France.
Car, si on est honnête, cette mobilisation un samedi à un tel niveau fut une véritable surprise aussi pour les participants, et cela prouve qu’en politique, il existe toujours une part d’inattendu, d’imprévisible irréductible. Le ministère de l’Intérieur a gravement sous-estimé la mobilisation à venir, mais en réalité tout le monde a été surpris par cette sortie torrentielle. Entre 550 000 et 800 000 personnes dans les rues, un samedi, à la suite d’un simple appel lancé sur les réseaux sociaux un mois auparavant, c’est proprement historique, sans précédent. À titre de comparaison, l’acte 1 des Gilets jaunes, le samedi 17 novembre 2018, rassembla « seulement » 280 000 personnes partout en France, certes avec plus de 2 000 points de blocage, mais ce fut en réalité le summum de la mobilisation en termes d’affluence.
Vous évoquez une forte affluence et une mobilisation intergénérationnelle. Comment décririez-vous la composition du rassemblement ? La préfecture avance le chiffre de 12 000 participants : sur quels éléments repose votre appréciation d’une affluence supérieure ?
Le mercredi 10 septembre 2025, dans le cadre du mouvement « Bloquons tout », la préfecture avait estimé à l’époque à 10 000 le nombre de manifestants présents ce jour-là. Cela signifierait que ce samedi 17 octobre 2026, il y aurait eu à peine davantage de participants ? Ce n’est pas sérieux. Tout le monde a bien vu que samedi dernier, les manifestants étaient autrement plus nombreux. Encore une fois, ce fut un véritable choc de voir autant de gens arriver de partout, avec ces rames de métro entièrement bondées qui déversaient des milliers et des milliers de personnes place de la République. Je comprends que la préfecture puisse être blessée dans son orgueil de ne pas avoir suffisamment anticipé, en prenant la juste mesure de ce qui allait déferler ce samedi 17 octobre 2026. Mais, encore une fois, tout le monde a été très surpris par l’affluence remarquable. Il faut se garder de minorer la réalité.
Au demeurant, le 6 octobre dernier, cette même préfecture avait annoncé que les lycéens et leurs nombreux alliés et « amis » étaient parvenus à rassembler près de 10 000 personnes dans la rue. Aussi, ce samedi 17 octobre, au regard de la longueur du cortège qui a fini par s’ébranler vers 15 h 30 sous l’impulsion salutaire des militants de la CGT notamment, parce qu’il fallait se dépêcher de désengorger la place de la République, on peut affirmer, sans risque de se tromper, que les manifestants étaient au moins deux fois plus nombreux. La CGT avance de son côté le chiffre de 30 000 personnes. Aussi, entre 20 000 et 30 000 me semblerait un chiffre tendant à se rapprocher de la réalité. Dans ces conditions, il s’agit à Rennes de la manifestation de rue la plus massive survenue depuis la mobilisation prolongée contre la « réforme des retraites » à l’hiver et au printemps 2023, et encore une fois, c’est essentiel, elle n’avait pas été convoquée par une intersyndicale, même si vous aviez de nombreux militants syndicaux de la CGT, de Solidaires, etc.
Ce samedi 17 octobre, la manifestation s’est caractérisée par sa dimension intergénérationnelle, même si l’âge médian devait se situer autour de 25-30 ans, avec de très nombreux jeunes gens, lycéens et étudiants. Vous aviez principalement des Rennaises et des Rennais, mais pas uniquement. Vous avez eu ainsi des personnes résidant dans d’autres villes du département et qui ont convergé ce samedi vers Rennes. Par exemple, vous aviez des habitants de la ville de Fougères qui ont effectué le déplacement. À côté des lycéens et des étudiants, vous aviez des jeunes salariés, des personnes au chômage, des fonctionnaires, des artistes-auteurs et aussi un nombre non négligeable de retraités.
Contrairement aux premiers « actes » des Gilets jaunes en 2018, ce samedi toutes les gauches politiques étaient bien présentes dans la rue, drapeaux déployés : cela allait des Écologistes, en passant par La France insoumise et le Parti communiste, jusqu’à la Fédération anarchiste, Révolution permanente et l’Union communiste libertaire.
Quelques manifestants ici ou là portaient, certes, des « gilets jaunes », mais cela relevait davantage de l’exception. Je dirais que la plupart des personnes présentes ce samedi à Rennes n’en étaient nullement à leur première manifestation de rue, contrairement à 2018 où les primo-manifestants étaient majoritaires selon les formidables enquêtes réalisées par les collègues sociologues.
Il faut évidemment faire preuve de prudence, et il aurait fallu faire une enquête in situ auprès des manifestants présents pour pouvoir décrire de façon certaine et fine la sociologie de la manifestation de samedi dernier, mais la morphologie sociale de ce 17 octobre 2026 apparaîtrait à première vue sensiblement différente de celle qu’on avait connue lors des premiers « actes » du mouvement populaire et interclassiste des Gilets jaunes. Aussi, les classes moyennes basses et les fractions supérieures des classes populaires vivant en milieu rural et périurbain, cette France des budgets contraints confrontée aux problèmes structurels de mobilité, et qui ont été la majorité sociologique et l’aile marchante des Gilets jaunes à l’automne 2018, étaient ce samedi 17 octobre 2026 largement sous-représentées.
Enfin, chose tout à fait inhabituelle, et cela participe au caractère exceptionnel de ce samedi 17 octobre 2026, vous aviez, au moins place de la République, des fractions importantes de la jeunesse populaire dite « racisée », qu’elle fût scolarisée, active, en formation ou non. Or, celle-ci, ordinairement, ne vient pas manifester, encore moins aussi massivement. Cette jeunesse « racisée » issue des quartiers populaires et ségrégués avait été ainsi largement absente en 2023, en 2018 ou encore en 2016 pendant la « loi travail ». Ce n’est pas un jugement normatif, un simple constat empirique. D’ailleurs, y compris le 2 octobre et le 6 octobre derniers, dans le cadre de la mobilisation des lycéens pour leurs conditions d’études, leur temps de vivre et contre cette précarité projectionnelle structurelle à l’heure du capitalisme écocidaire et des aliénations nouvelles résultant de l’empire des IA, il apparaissait que les lycéennes et les lycéens des lycées professionnels rennais, dans lesquels vous avez une surreprésentation de cette jeunesse populaire « non blanche », étaient a contrario largement sous-représentés dans les cortèges. Ainsi, la manifestation de rue de ce samedi 17 octobre jouissait d’une bigarrure que les manifestations rennaises, syndicales ou non, n’ont pas habituellement.
Vous décrivez des centaines de personnes vêtues de noir, prêtes à en découdre. Pourquoi estimez-vous qu’il n’y avait pourtant pas de véritable black bloc ?
Il faut être clair : il n’y avait pas de « black bloc » à Rennes à proprement parler. Les émeutiers, ou ceux qui souhaitaient en découdre avec les forces de l’ordre, n’ont, pour la plupart, pas participé au défilé. Ils n’ont donc pas constitué de groupe distinct au sein du cortège, ni à l’avant ni à l’arrière. Il n’y avait pas non plus de « cortège de tête », comme cela a régulièrement été le cas à Rennes depuis 2016.
La plupart n’ont jamais quitté la place de la République, là où étaient concentrées les forces de l’ordre chargées de sanctuariser l’hypercentre, c’est-à-dire l’hôtel de ville, le Parlement de Bretagne, ainsi que la principale artère commerçante du centre historique. C’est ce qu’elles font habituellement à chaque manifestation de rue depuis la loi travail en 2016, année de césure dans l’histoire du maintien de l’ordre à Rennes.
Vous estimez que les affrontements étaient recherchés à l’avance par certains participants. Quels faits observés personnellement appuient cette analyse, et quelles incertitudes demeurent ?
Comme d’habitude depuis 2016 et ladite « loi travail », l’hypercentre était sanctuarisé par les forces de l’ordre, qui font de ce dernier, comme à chaque manifestation de rue, une zone interdite, donnant à celui-ci des airs de citadelle assiégée. Ainsi, une fois encore, il n’était pas question pour la préfecture de laisser les personnes rassemblées place de la République manifester en toute latitude dans le centre historique, de pouvoir remonter la principale artère commerçante, la rue Le Bastard, de se rendre place Sainte-Anne, place du Parlement ou encore de remonter jusqu’à la préfecture de région.
Mais, cette fois-ci, contrairement à d’habitude, il n’y avait pas de parcours prédéfini, la manifestation n’étant pas déclarée, ce qui signifie qu’elle n’avait pas été préparée en amont par les organisations syndicales. Les militants de la CGT ont été obligés, à un moment donné, vers 15 h 15, d’improviser sur le tas un parcours pour désengorger la place de la République, alors que la tension commençait à monter, que les forces de l’ordre s’étaient rapprochées des premiers rangs des manifestants et que le canon à eau avait été utilisé une première fois. La manifestation a eu, de ce point de vue-là, un caractère qu’on pourrait qualifier de « spontané », même si elle était annoncée depuis un mois. Ce caractère très libre et « spontané » n’a pas manqué de réjouir les participants.
Quant au caractère recherché des affrontements avec les forces de l’ordre omniprésentes ce samedi, il suffisait d’observer la façon dont un certain nombre de manifestants, certes très minoritaires, mais une minorité substantielle à l’échelle de la manifestation de masse, étaient vêtus, voire, pour certains, équipés.
Il était clair que, pour une fraction des manifestants présents place de la République, cette journée du 17 octobre 2026 ne devait pas se résumer à manifester, même de façon improvisée, « simplement », « tranquillement », d’un point A à un point B. Il fallait engager le rapport de force avec ce qui est perçu comme « le bras armé » d’un pouvoir plus que jamais honni, considéré, à tort ou à raison, comme seulement capable de réprimer de façon scandaleuse les jeunesses scolarisées insubordonnées, au lieu de répondre correctement à ce que celui-ci considère, pourtant, comme étant « des revendications légitimes ».
Aussi, il me semble qu’il serait très malhonnête d’affirmer que les interactions violentes avec les forces de l’ordre ne seraient, en dernière instance, que la réaction proportionnée et nécessaire de manifestants « inoffensifs », répondant simplement, et pourrait-on dire logiquement, à une offensive d’envergure de la police et de la gendarmerie cherchant à écraser par la force la manifestation dans l’œuf.
Encore une fois, les 20 000 manifestants n’ont pas été victimes d’une quelconque nasse, et il était tout à fait possible ce samedi de quitter la place de la République et, par là même, d’aller manifester « normalement », pourrait-on dire. Dans ces conditions, l’affrontement avec les forces de l’ordre omniprésentes, quoique pas suffisamment nombreuses, une fois n’est pas coutume, pour supporter un tel rapport de force, était attendu et recherché par une fraction minoritaire des personnes rassemblées ce samedi 17 octobre, place de la République, comme c’est le cas en réalité depuis 2006 et le « CPE », à chaque fois que surviennent des affrontements à la faveur de manifestations.
Sans doute aussi le fait que le rassemblement ait été appelé non pas à Charles-de-Gaulle, mais directement place de la République, c’est-à-dire au plus près du dispositif de sécurité, d’où a résulté d’emblée une proximité dangereuse entre les manifestants et les forces de l’ordre, a-t-il contribué à rendre l’atmosphère rapidement inflammable.
À quel moment la situation a-t-elle commencé à dégénérer ?
À 15 h 15 environ, il y a eu les premières échauffourées, rien de bien méchant. Les militants syndicaux de la CGT ont décidé de prendre l’initiative de faire démarrer la manifestation de masse, qui s’est heureusement mise en branle. Tout le monde était heureux de quitter enfin cette place, qu’il fallait absolument désengorger. La manifestation a pu effectuer ainsi un tour de plus d’une heure et demie tranquillement. Un millier de personnes, sans doute davantage, est demeuré à République, tandis que les interactions violentes avec les forces de l’ordre ont démarré de suite et n’ont jamais cessé, n’ont jamais connu de répit.
Vous avez connu les manifestations contre le CPE en 2006. Les événements du 17 octobre vous ont-ils rappelé cette période ?
J’ai fait la quasi-totalité des manifestations de rue à Rennes depuis 2006, et je n’avais jamais vu autant de personnes disponibles pour en découdre. Je crois que la dernière fois où autant de personnes étaient venues pour ça, c’était pendant les émeutes du CPE, celles du mois de mars 2006, où nombreux étaient d’ailleurs les « jeunes des quartiers » qu’on ne voyait pas, ou très peu, dans les manifestations syndicales.
Donc, il y avait une alliance de facto, dans le feu de l’action, contre un adversaire commun, les forces de l’ordre, entre la jeunesse étudiante et lycéenne insubordonnée « blanche » et ces représentants de la jeunesse populaire qui pouvaient être encore scolarisés. Mais l’alliance de circonstances s’arrêtait là, et nous constations combien il y avait un monde entre eux et nous.
Les pillages du 17 octobre constituent-ils, selon vous, une différence majeure avec 2006 ?
En 2006, vous avez eu des dégradations. Je me souviens notamment d’un coiffeur situé place de Bretagne dont les vitrines avaient été cassées, mais c’était très marginal. Et en termes de pillage, rien, rien qui soit comparable avec ce qui s’est passé samedi à Rennes, avec pas moins de 30 magasins impactés, plus ou moins entièrement dévalisés. J’ai assisté en direct à des scènes de pillage complet, notamment rue Jules-Simon, que ma mémoire n’arrive pas à rapprocher d’événements passés.
Comment se déroulaient ces pillages, d’après ce que vous avez observé ?
Nombreux étaient ceux, surtout des hommes, qui affrontaient à distance les forces de l’ordre. Ces dernières avaient été obligées de se replier à leur point de départ après avoir effectué un bond offensif. Elles ne parvenaient pas à reprendre le terrain et à disperser les émeutiers en surnombre, qui les attaquaient de tous les côtés, étaient très mobiles et dépavaient les rues.
Une fois les forces de l’ordre repoussées, d’autres jeunes gens en ont profité pour casser les portes de certains commerces afin de mieux pénétrer à l’intérieur. Et là, ce sont des dizaines et des dizaines de personnes, principalement des jeunes gens dits « racisés », mais pas uniquement, qui s’y sont engouffrées opportunément pour casser et surtout piller.
Il y a eu un effet d’aubaine certain. Mais la présence en nombre, une fois n’est pas coutume, de ces jeunes qui, ordinairement, ne viennent jamais manifester n’est pas fortuite. Je postule que les pillages, à l’instar des émeutes, étaient complètement prémédités.
Personne n’a cherché à s’interposer et à leur dire de se concentrer uniquement sur les forces de l’ordre. Dans cette rue où je me trouvais, qui a été un des principaux points de fixation avec les forces de l’ordre, ce n’est pas uniquement l’agence immobilière très connue à Rennes, Giboire, qui a été entièrement dévastée — dévastation qui porte la marque des autonomes —, mais des commerces bien plus ordinaires qui n’avaient jamais été attaqués de la sorte par le passé.
Vous contestez l’idée selon laquelle les violences auraient éclaté spontanément au cours de la manifestation. Pourquoi ?
Il ne faut pas se mentir. Depuis 2006, j’entends régulièrement les mêmes explications après les manifestations marquées par des violences. Je parle ici de certaines « reconstructions ex post », autrement dit des récits élaborés après les événements pour en expliquer le déroulement, qui confinent, à mes yeux, au déni grotesque.
Je pense notamment à celles et ceux qui refusent, ou feignent de ne pas admettre, une réalité : ce qu’on nomme les émeutes en France, survenant à la faveur des manifestations de rue, est en réalité prémédité, attendu, dans tous les cas voulu et désiré, et finalement provoqué par des minorités actives de manifestants qui, pour des raisons diverses, se reconnaissent dans ces modes d’action.
La configuration particulière de la place de la République a-t-elle favorisé ces affrontements ?
La journée hors normes du 17 octobre, du fait de sa configuration, de l’absence totale de service d’ordre, du fait que le point de rassemblement ait été à Rennes place de la République, c’est-à-dire à 50 mètres à peine des forces de l’ordre présentes en nombre, et non pas comme d’habitude plus loin, à un kilomètre environ de la place de la Mairie et des forces de sécurité, a constitué une formidable opportunité pour celles et ceux qui avaient programmé de tenir en respect autant que possible les forces de l’ordre. Encore une fois, ce ne sont pas les forces de l’ordre qui ont attaqué le cortège pacifique. Celui-ci, même non déclaré, a pu effectuer son tour sans encombre, sans entrave, sans être bloqué ou dispersé.
Vous affirmez même que ce sont les émeutiers qui ont pris l’initiative des affrontements.
« Ce sont les émeutiers qui ont, pourrait-on dire, ouvert le feu les premiers. » Je peux l’assurer, et je vous dirai qu’il en a toujours été ainsi depuis 2006. Chacune des émeutes auxquelles j’ai moi-même participé activement était désirée, voulue, recherchée, provoquée par lesdits « émeutiers ». Autrement dit, nous allions, nous, jeunes ou moins jeunes contestataires, au-devant des forces de l’ordre, invisibles à l’époque d’ailleurs, y compris dans le centre-ville, contrairement à aujourd’hui. Et cela en parfaite connaissance de cause, afin que la manifestation de rue autorisée et encadrée par les syndicats, une fois achevée, puisse se poursuivre quand même, par d’autres moyens, et que, par là même, la tension ne retombe pas.
Selon vous, les affrontements du 17 octobre étaient donc inévitables ?
Les émeutes à Rennes ont eu lieu ce samedi 17 octobre car vous aviez, en réalité, dès 14 h, des centaines et des centaines de personnes in situ qui, de par leur tenue, exprimaient, revendiquaient, manifestaient de façon ostentatoire, aux yeux de tous, leur disponibilité pour l’affrontement direct, qui allait avoir lieu de toute façon.
Il n’y avait là rien de spontané, ni de violences nées en réaction à une quelconque agression policière. Il n’était tout simplement pas concevable pour ces personnes, des jeunes gens d’abord, que la manifestation du 17 octobre puisse se dérouler sans affrontement direct avec les forces de l’ordre.
Mais il est certain qu’elles étaient telles des poissons dans l’eau dans cette marée humaine accueillante. Elles pouvaient se mouvoir en son sein en toute quiétude, sans jamais être prises à partie par des manifestants pacifistes qui leur auraient demandé de ne pas s’engager dans un affrontement avec les forces de l’ordre, afin que la manifestation conserve jusqu’au bout son caractère calme et pacifique.
Ainsi, tout ce monde cohabitait de façon très apaisée dans ce vaste rassemblement. Plus de 95 % des personnes qui le souhaitaient ont pu défiler normalement, tandis que ceux qui voulaient, dès le début, demeurer place de la République pour s’affronter aux forces de l’ordre sont restés sur place.
Enfin, pourquoi les forces de l’ordre ont-elles eu autant de difficultés à rétablir le calme ?
Au demeurant, et c’est aussi pour cela que les forces de l’ordre ont eu le plus de mal à rétablir l’ordre, vous n’avez pas eu de dissociation nette entre ceux qui s’affrontaient et les manifestants très nombreux qui, même sans s’engager pratiquement dans les affrontements, restaient sur place et qui, de par leur présence, apportaient un soutien au moins relatif à ce qui était en train de se passer. Comme ce fut le cas à Sainte-Soline en 2023.
Qui est Hugo Melchior ? Né à Rennes en 1987, ancien étudiant à Rennes 2, Hugo Melchior est chercheur indépendant en histoire politique et sociale contemporaine. Auteur de plusieurs tribunes et analyses dans Le Monde, il s’intéresse aux organisations d’extrême gauche, à La France insoumise, mais aussi aux mouvements étudiants. Il a publié en avril 2026 le livre Les Caddies de la colère. Son prochain ouvrage, annoncé pour 2027, sera une biographie historique de Madeleine Lagadec, jeune militante révolutionnaire et internationaliste bretonne assassinée au Salvador en avril 1989.


