Au XIXe siècle, les Rennaises de la bonne société boudaient le vin. Elles lui préféraient des boissons autrement plus corsées, qui garnissaient volontiers leurs tables. Henri Jouin raconte cette gourmandise locale dans Rennes, il y a cent ans, publié en 1932.
« Les femmes de bon ton ne buvaient plus de vin, à cause de la faiblesse des nerfs ; mais elles avalaient kirsch-wasser, marasquin, scubach ; bref, toutes liqueurs des îles ! » écrit-il avec malice. À Rennes, les amateurs pouvaient compter sur Pierre Dormet, confiseur-distillateur installé au 5, rue de l’Horloge. L’homme proposait des liqueurs fines, des sirops, des confitures, des bonbons et des dragées pour les baptêmes.
Pierre Dormet maîtrisait également l’art de la réclame. Sur ses flacons et ses bonbonnières, il collait des vignettes illustrées inspirées de la mythologie, de la littérature, de la politique et des grands épisodes historiques. Iéna, Waterloo, Louis-Philippe ou Lafayette se retrouvaient ainsi au service de sa distillerie. Ses boissons portaient des noms évocateurs : « Liqueur des Braves », « Bonheur de la Vie », « Liqueur des Amours » ou « Liqueur de la Douceur ».
Une étonnante « crème des Cocus »
L’une de ses créations s’appelait même, sans détour, la « crème des Cocus ». L’étiquette représentait un galant et une épouse s’éloignant au galop, tandis que le malheureux mari, juché sur un âne, leur faisait signe de la main. Les réclames de Pierre Dormet racontaient ainsi de petites histoires, tantôt romantiques, tantôt politiques, souvent franchement ironiques.
Dans la fabrique de la rue de l’Horloge, les fleurs d’oranger, le céleri et la violette embaumaient les lieux. À ces parfums se mêlait celui du sucre chauffé dans le four, pour le bonheur des enfants. La recette des liqueurs s’est malheureusement perdue, regrette Henri Jouin. Les moules utilisés pour les sucreries avaient toutefois rejoint le musée. L’auteur referme ce savoureux portrait sur une dernière pirouette : « Quand il mourut, Dormet avait dû faire commettre… moult péchés de gourmandise. » Deux siècles plus tard, Pierre Dormet aurait sans doute fait merveille dans la communication et le marketing. Source : Henri Jouin, « Pour les amateurs de liqueurs », dans Rennes, il y a cent ans, 1932, pages 90 à 92.


