Pendant des années, les préfets bretons ont autorisé, chaque printemps, des tirs de choucas des tours pour protéger les cultures agricoles. Le rendez-vous revenait presque comme un rituel, au rythme des dégâts dénoncés dans les champs. Dans les Côtes-d’Armor, jusqu’à 5 000 oiseaux pouvaient être détruits jusqu’à fin septembre, soit 10,5 % de la population estimée dans le département. Le Finistère avait obtenu l’autorisation de prélever 4 000 choucas, principalement pour protéger les cultures de maïs, les silos et les enrubannés. Le Morbihan disposait d’un quota de 1 000 oiseaux, contre 500 en Ille-et-Vilaine.
Des milliers d’euros de dégâts
Pour les agriculteurs, le problème est loin d’être théorique. Les choucas des tours, petits corvidés noirs aux yeux clairs, sont accusés d’arracher les graines fraîchement semées et de dégrader fortement certaines cultures, notamment le maïs. Dans le Finistère, les chiffres avancés par la chambre d’agriculture sont spectaculaires : plus de 478 500 euros de dégâts estimés sur le seul maïs en 2025, avec 122 signalements recensés sur les seuls mois de mai et juin, période critique des semis. En Ille-et-Vilaine, la préfecture évoque 44 signalements de dégâts pour un préjudice estimé à 252 876 euros en 2025. « Les agriculteurs méritent davantage d’être protégés que les choucas des tours », estimaient les chambres d’agricultures.
Face à ces dégradations, les préfectures ont toujours jugé les alternatives insuffisantes ou difficilement généralisables. Les dispositifs sonores ? Les choucas s’y habitueraient rapidement. Le répulsif Korit, parfois avancé comme solution, est lui aussi considéré avec prudence en raison de ses risques sanitaires et environnementaux, ainsi que de son incompatibilité avec l’agriculture biologique. Quant à l’obturation des cheminées, lieux de nidification privilégiés, elle supposerait l’accord de propriétaires privés à grande échelle.
Mais cette année, la mécanique préfectoral de renouvellement automatique des tirs s’est brutalement enrayée. Le 8 juin 2026, le tribunal administratif de Rennes a suspendu, en référé, quatre arrêtés préfectoraux dans le Finistère, les Côtes-d’Armor, le Morbihan et l’Ille-et-Vilaine, qui autorisaient au total la destruction de 10 500 choucas des tours, une espèce protégée depuis 2009.
Un avis défavorable
Dans des formulations très proches d’une ordonnance à l’autre, le tribunal estime que les préfectures ne prouvent ni l’efficacité des tirs pour réduire les dégâts agricoles, ni l’absence d’alternatives crédibles. Au passage, le juge rappelle qu’une dérogation au statut d’espèce protégée ne peut être accordée qu’à trois conditions cumulatives (l’absence d’alternative satisfaisante, la nécessité de prévenir des dommages importants et le maintien de l’espèce dans un état de conservation favorable).
Dans cette affaire, le 19 mars 2026, le Conseil scientifique régional du patrimoine naturel (CSRPN) de Bretagne avait également rendu un avis défavorable aux demandes de destruction dans les différents départements. L’instance dénonçait des méthodes «non ciblées et peu sélectives». «Les tirs et piégeages à grande échelle n’apportent pas une réponse adéquate et proportionnée à la problématique de déprédation», ajoutait-elle. Pour les juges, cet avis scientifique pèse d’autant plus lourd que les destructions étaient autorisées au printemps, une période jugée de « sensibilité importante pour l’espèce, impactant directement le cycle de reproduction des choucas des tours ».
En filigrane, les juges semblent adresser un message clair aux préfectures : invoquer des dégâts agricoles ne suffit plus. Encore faut-il démontrer que les tirs autorisés permettent effectivement de limiter les dommages dénoncés. Le dossier, toutefois, est loin d’être clos. Les décisions du 8 juin ont été rendues en référé, dans l’urgence. Le tribunal devra encore juger le fond de l’affaire dans les prochains mois. Mais après quatre décisions concordantes rendues le même jour, une chose paraît acquise : la stratégie bretonne de gestion du choucas vient d’entrer dans une zone de fortes turbulences. Photo d’illustration.


