Lors de son grand oral de commissaire, Lénaïg Le Bail avait face à elle Martine Monteil, l’ancienne patronne de la PJ parisienne et figure de l’enquête sur Guy Georges. « C’était la présidente du jury quand j’ai passé le concours », se souvient-elle aujourd’hui. Jamais, elle ne lui a demandé conseil, mais le symbole est là. Quelques années plus tard, la Rennaise prend à son tour la tête d’un important service d’enquête : le service interdépartemental de police judiciaire d’Ille-et-Vilaine (SIPJ), nouvelle appellation de l’ex-PJ depuis la réforme de la police nationale.
Ce 11 mai, dans une petite salle de l’hôtel de police de Rennes, la commissaire de 41 ans se présente pour la première fois à la presse locale. En poste depuis le 1er avril, elle n’a été officiellement installée que la semaine dernière, d’où cette rencontre différée avec les médias. À la tête d’environ 200 enquêteurs, et chargée de piloter une filière judiciaire départementale qui en compte près de 300, elle préfère pour l’instant observer avant d’annoncer de grandes orientations. «Pour l’instant, j’en suis à appréhender complètement le fonctionnement du service. J’essaie de savoir qui fait quoi, quels sont les process, quels sont les sujets, quels sont les besoins, les formes de criminalité. »
À Rennes, Lénaïg Le Bail sera épaulée par la commissaire Laura Villemain, arrivée début janvier comme adjointe et chargée d’assurer l’intérim. Elle sera la première femme à prendre la tête de la police judiciaire bretonne. Née et partie de Rennes à 18 ans pour ses études, elle revient sur ses terres. «Ce sera un challenge particulier, avec des responsabilités encore plus fortes dans la mesure où j’ai un attachement particulier à ma ville natale. » Pour autant, elle se garde bien de prétendre connaître déjà l’activité criminelle rennaise. «Quand on a quitté une ville à 18 ans et qu’on n’y revient ensuite que de façon ponctuelle, c’est difficile de prétendre connaître sa délinquance», explique-t-elle. Mais elle identifie déjà les sujets qui traversent Rennes comme d’autres villes : «le trafic de stupéfiants », «les petits et moyens délits», mais aussi les violences aux personnes et les violences intrafamiliales.
Mon souhait était de rejoindre un service territorial en judiciaire »
Avant Rennes, la commissaire a construit un parcours dense dans la police nationale. Entrée en 2009, sortie de l’école des commissaires en 2011, elle débute comme numéro deux d’un gros commissariat de région parisienne (Palaiseau). Elle y découvre «la vie d’un hôtel de police», la réponse aux appels 17 et le quotidien de la population. Puis elle prend la tête de la sûreté départementale de Fort-de-France, de 2013 à 2017. «Aux Antilles, dit-elle, les services chargés de la petite et moyenne délinquance peuvent très vite être confrontés à des affaires graves et complexes d’homicides et d’atteintes aux personnes particulièrement graves.» C’est aussi là qu’elle croise déjà la question des stupéfiants, même si les plus gros dossiers relevaient alors de la police judiciaire et de l’office central spécialisé de ce département d’outre-mer.
À partir de 2017, Lénaïg Le Bail rejoint la direction centrale de la police judiciaire, devenue ensuite direction nationale, où elle restera neuf ans. Elle travaille d’abord à l’Office central pour la répression des violences aux personnes, dont elle devient numéro trois puis numéro deux entre 2017 et 2020. Le service traite notamment les violences sexuelles, les atteintes aux mineurs, les dérives sectaires, les cold cases (crimes de sang non élucidés), la pédocriminalité en ligne et la délinquance sexuelle itinérante. C’est là où elle a travaillé sur «le plus d’affaires emblématiques ». Elle cite notamment les dossiers Fourniret, Estelle Mouzin ou Dupont de Ligonnès, mais aussi l’enquête ouverte après les révélations d’Adèle Haenel et celle concernant l’écrivain sulfureux Gabriel Matzneff. «Ces enquêtes durent parfois des années, mobilisent plusieurs services, et chacun apporte ainsi une petite pierre à l’édifice. »
De Fourniret à Dupont de Ligonnès
Certaines autres affaires l’ont tout autant marquée, comme la pédocriminalité en ligne. « Ce sont quand même parmi les dossiers les plus sordides qui puissent exister.» Après l’OCRVP, elle rejoint la sous-direction antiterroriste, de 2021 à septembre 2023, comme adjointe à la cheffe de la division des enquêtes. Elle y travaille sur «le terrorisme sous ses différentes formes», mais aussi sur les violences extrémistes. Elle cite notamment l’attentat du commissariat de Rambouillet, ainsi que la mort du militant corse, Yvan Colonna.
Son dernier poste avant Rennes l’a conduite à la tête de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains. Là, pendant un peu plus de deux ans et demi, elle travaille noptamment sur «l’explosion du proxénétisme et la protistution des mineurs» en France. «La plupart des dossiers traités par l’Office concernent aujourd’hui des réseaux latino-américains », explique-t-elle. Des organisations criminelles opérant entre la Colombie, l’Espagne et la France, avec des coopérations régulières menées aussi avec le Brésil, le Paraguay ou la République dominicaine. «C’est une évolution récente du phénomène. avant la crise sanitaire, les réseaux étrangers impliqués dans l’exploitation sexuelle étaient davantage africains, notamment nigérians.»
À Rennes, Lénaïg Le Bail arrive dans un service encore marqué par la réforme de la police nationale de 2024. Le SIPJ regroupe désormais plusieurs divisions, dont la criminalité organisée et spécialisée, héritière de l’ancienne police judiciaire, la criminalité territoriale, issue de l’ancienne sûreté départementale, la police scientifique et des unités d’appui. «Il faudra faire le grand écart en permanence entre la petite et la moyenne délinquance qui impactent nos concitoyens, et les affaires les plus complexes qui touchent à la criminalité organisée», résume-t-elle.
Lénaïg Le Bail n’arrive pas avec une feuille de route personnelle imposée depuis Paris. « On ne m’a pas donné de consignes particulières en venant ici », assure-t-elle. La priorité, pour elle, reste le sens même du travail judiciaire. «L’objectif du service, c’est de traiter les affaires qui préoccupent nos concitoyens et d’apporter à chacun une réponse. Derrière chaque dossier, il y a toujours une victime. » La crise des vocations dans la filière investigation sera aussi l’un des enjeux de son mandat. «Le plan national d’investigation lancé en mars, avec une centaine de mesures, doit permettre de redonner envie aux policiers de rejoindre ou de rester dans nos métiers.»
Au-delà des dossiers, Lénaïg Le Bail insiste largement sur les conditions de travail des enquêteurs, dans une filière judiciaire confrontée à une crise d’attractivité. «Une des ambitions majeures quand on est chef de service, c’est de faire en sorte que les personnels travaillent bien et dans de bonnes conditions », explique-t-elle. «Mon rôle sera de renforcer la cohésion, le sentiment d’appartenance et le sens de la mission ». Mais quid de la future BRI (brigade de recherche et d’intervention) rennaise ? La commissaire se montre relativement prudente. « Il y a encore beaucoup de questions sur le quand, le quoi et le comment», glisse-t-elle. Une phrase qui résume assez bien sa prudence de début de mandat : ne pas promettre avant d’avoir mesuré. À Rennes, la nouvelle patronne de l’ex-PJ veut d’abord comprendre, organiser et écouter, en fixant un cap. « L’objectif, quand on travaille en investigation, c’est de mener les dossiers jusqu’au bout et d’apporter une réponse aux victimes. »



