Au collège de la Binquenais, classé en réseau d’éducation prioritaire, deux enseignants ont accepté de témoigner anonymement. Leurs paroles, leurs vécus, leurs expériences racontent un basculement, confirmant une situation difficile déjà évoquée dans nos colonnes par des parents d’élèves. «Les conditions se sont vraiment dégradées cette année », résume l’un d’eux. Son collègue abonde dans le même sens. «J’ai ressenti une grande différence entre 2025 et 2026. On s’est retrouvés débordés. » Tous deux insistent. « Ces élèves ne sont pas pires que les années précédentes, mais nous sommes aujourd’hui en train de gérer l’urgence. Cela ne permet pas d’avoir des conditions de travail sereines.»
on n’a pas le temps de traiter les problèmes courants »
Dans cet établissement, où « on tient toujours un peu le collège à bout de bras », l’équilibre semble rompu. La première cause : la hausse des effectifs. «On fonctionnait déjà à flux tendu, l’année dernière. Mais à la rentrée, cette classe supplémentaire a été de trop. On n’arrive plus aujourd’hui à avoir un suivi de nos collégiens parce qu’on est toujours surchargés de travail. J’ai la sensation que je ne fais pas mon métier correctement.» Dans les classes, paradoxalement, «la situation se passerait plutôt bien ». Mais à l’extérieur, la situation se tend fortement. «Les élèves sont de plus en plus excités, énervés. Dans les couloirs, ils occupent toute la place. Cela se bouscule. Cela court. Cela crie.»
Au passage, les deux enseignants décrivent «un sentiment d’impunité» et une perte de contrôle progressive. «On a de plus en plus de mal à faire descendre les élèves en récréation. On est submergés par ce qui se passe.» Conséquence, les incidents s’accumulent (744 comptabilisés). «On commence à connaître des faits de violences qui ne sont pas encore dramatiques mais il y a une explosion des rapports d’incidents pour instabilité, menaces, insultes. Et surtout, les élèves le sentent et cela contribue à ce climat de fébrilité ».
Ce climat pèse lourdement sur les équipes. «C’est la première fois que je vois un établissement REP avec autant de professeurs investis », souligne l’un d’eux. Mais cette année, beaucoup d’entre eux vivent mal les choses. «Les collègues craquent ou demandent des mi-temps thérapeutiques. On en est là. Les arrêts maladie se multiplient et cela, c’est complètement nouveau. » Au fil des semaines, l’inquiétude grandit. « Là, j’ai vraiment le sentiment que cela ne passe plus alors que même en région parisienne, on arrivait encore à s’occuper correctement des élèves. Là, ce n’est plus le cas. »
Pour les enseignants, la difficulté pédagogique existe, mais « ce n’est pas une difficulté pédagogique qui explique ce climat scolaire qui se dégrade ».
Dans cet établissement, les collégiens les plus fragiles sont les premiers touchés. «Les accompagnants d’élèves en situation de handicap souffrent énormément. Elles ont l’impression de ne pas bien faire leur travail. Elles sont balancées d’un élève à l’autre. Or avec l’inclusion, on accueille des profils de plus en plus complexes, même si on a toujours eu des élèves compliqués.» Face à cette situation, les revendications sont précises. «On réclame des moyens humains en plus pour encadrer les élèves. On veut récupérer un poste d’assistance sociale à plein temps, davantage de surveillants, davantage d’AESH et surtout un deuxième CPE. On croit au Père Noël pour faire redescendre la tension qui est vraiment montée cette année. » Ce lundi, une nuit d’occupation est prévue dans leur établissement « On nous dit que c’est pareil partout. Mais est-ce que c’est acceptable ? », s’interrogent ces deux enseignants. Le service public tient grâce à la bonne volonté. Une bonne volonté qui, aujourd’hui, montre ses limites.


