Sous les arcades de la République, ce 12 mai, les cartons empilés attirent immédiatement le regard. Sur chacun d’eux, des slogans au feutre noir racontent des vies suspendues. L’on peut y lire : « perte de logement à cause de la préfecture », « dossiers en attente depuis 5 ans », « la préfecture n’est plus un service public » ou encore « Pan en panne ». Autour des pancartes, des bénévoles accueillent des personnes étrangères venues chercher de l’aide pour leurs démarches administratives. Ils ont ouvert leurs ordinateurs, empilé les archives sur les tables devant des passants indifférents.
Organisé par plusieurs associations, ce rassemblement voulait informer sur une réalité que les militants jugent devenue insupportable. « Pas de rendez-vous, la préfecture nous rend fous », crie une manifestante. Cette phrase résume le sentiment d’épuisement des usagers mais aussi celui des volontaires associatifs qui tentent de pallier les défaillances. Parmi eux, Armelle Bounya, militante, se mue en porte-parole du MRAP, la Cimade et plusieurs collectifs d’accès aux droits. Elle dénonce les effets de la dématérialisation des démarches. « Il y a quelques années, les personnes étaient relativement autonomes, après avoir obtenu leur premier titre de séjour. Elles se rendaient à la préfecture où leurs renouvellements étaient possibles sur place. Aujourd’hui, il n’y a plus aucun accueil physique. Tout doit être fait sur Internet », explique-t-elle.
Au cœur des critiques : l’ANEF, l’Administration numérique des étrangers en France, plateforme désormais incontournable pour effectuer toutes leurs démarches. « Le site est extrêmement complexe. Il regroupe des centaines de situations différentes et les gens ne s’y retrouvent pas. Il faut fournir énormément de documents, scanner des pièces, comprendre des procédures compliquées. Beaucoup de personnes n’ont pas d’ordinateurs, pas d’imprimante, parfois, ils n’ont même pas de téléphones adaptés », détaille Armelle Bounya.
Des blocages partout
D’après les militants, les nombreux dysfonctionnements techniques multiplient les situations de blocage. « Les dossiers bugguent, les documents disparaissent. Certaines demandes restent sans réponse pendant des mois. Les personnes doivent revenir sans cesse dans les associations parce qu’on leur réclame un nouveau papier ou parce qu’elles n’ont reçu aucune réponse. Une simple démarche peut nécessiter trois ou quatre rendez-vous chez nous. »
Sous la tente installée pour l’occasion, les volontaires continuent d’aider les usagers à remplir des formulaires ou à vérifier leurs dossiers. Une grande affiche résume leur colère. « Bénévoles malgré nous pour la préfecture ». Pour les militants, les associations sont progressivement devenues un simple guichet administratif. « Avant, les files d’attente étaient devant les préfectures. Aujourd’hui, elles sont dans nos collectifs. Elles sont invisibles, mais elles existent toujours », affirme la militante.
Parmi les personnes présentes au rassemblement, une jeune femme originaire du Tchad serre son fils dans les bras pendant qu’elle raconte son parcours. Mariée avec un Français et mère de trois enfants, elle explique vivre depuis plusieurs mois dans l’angoisse du renouvellement de son titre de séjour. « J’ai travaillé pendant trois ans et demi, mais mon employeur a dû arrêter mon contrat parce que je n’avais plus mes papiers à jour », confie-t-elle. À plusieurs reprises, elle a tenté d’obtenir une audience en préfecture sans succès. « Trouver un rendez-vous, ce n’est pas facile. Les démarches sont compliquées et on ne comprend pas toujours ce qu’il faut faire. Heureusement que les associations sont là pour nous aider. Sans les bénévoles, je serais paumée », souffle-t-elle.
Les conséquences de ces situations dépassent largement le cadre administratif. Certains perdent leur emploi faute de titre renouvelé à temps. D’autres voient leurs acquis sociaux suspendus ou ne peuvent plus accéder aux soins. « Il y a des ruptures de droits alors même que les personnes sont en situation régulière. Des gens perdent leur logement, leur travail, parfois leurs allocations simplement parce qu’une affaire n’a pas avancé », dénonce Armelle Bounya. Au passage, les délais sont pointés du doigt. « Pour certains titres de séjour, il faut déjà prouver plusieurs années de présence en France avant même de déposer le dossier. Ensuite, une fois la requête envoyée, les personnes peuvent attendre jusqu’à deux ans avant d’obtenir une réponse. C’est une attente permanente, une angoisse constante. »
Les associations demandent principalement le retour d’un accueil humain et fonctionnel dans les préfectures. « La loi prévoit un contact physique, mais dans les faits il est devenu quasiment impossible de joindre quelqu’un. Même au téléphone, on n’a personne », regrette la militante. « À la préfecture, beaucoup de postes reposent sur des services civiques présents seulement quelques mois. Quand ceux-ci commencent enfin à comprendre les procédures, ils repartent et tout recommence. » Pour l’heure, les organisateurs affirment avoir déjà alerté le préfet à plusieurs reprises. « On a demandé à être reçus. Ils s’inscrivent dans une mobilisation nationale baptisée « Bouge ta préf’ », qui rassemble plusieurs collectifs dans différents départements confrontés aux mêmes difficultés. « Ce qu’on vit ici existe partout ailleurs », assure Armelle Bounya.


