Dans un pull gris, se confondant avec le ciel pluvieux de ce matin rennais, Mohamed Iqbal Zaïdouni parle doucement, mais franchement. Il s’occupe de la communauté musulmane de la métropole rennaise, sans jamais employer le mot pouvoir. Homme de responsabilité, d’éducation et de paix, il est président du conseil régional du culte musulman, aumônier régional des hôpitaux et dans les prisons du Grand Ouest, membre du comité de laïcité et enseignant agrégé de mathématiques.
À Rennes et dans son agglomération, son culte est aujourd’hui solidement implanté. « Nous sommes 30 000 à 35 000 musulmans », explique-t-il. « Notre communauté est multiple, riche de près de quarante nationalités différentes, venues d’Afrique, d’Europe, mais aussi composée de Français de souche ». Naturellement, ils sont un peu moins nombreux à pratiquer leur religion. « Les vendredis et pendant les fêtes religieuses, on observe entre 20 000 et 25 000 pratiquants. »
Entre 20 000 et 25 000 pratiquants
Sur Rennes, six lieux de culte sont recensés, et « autour d’une dizaine sur l’ensemble de la métropole. » Mais ces chiffres masquent une fragilité plus brutale. « En juin 2022, la nuit même après les résultats du premier tour des élections législatives, notre mosquée située au 18 rue de Fougères a été incendiée. Depuis ce jour-là, tout le quartier nord-est de la capitale bretonne s’est retrouvé sans endroit pour prier. »
En urgence, un local provisoire est repéré, quelques mois plus tard, rue Saint-Exupéry. « C’est un site très petit, mal agencé, avec une seule toilette. Il n’y a aucun espace pour accueillir les femmes. Elles sont mises à l’écart d’emblée. » Il fallait impérativement trouver un autre emplacement. « Ce que nous souhaitons n’est pas une nouvelle mosquée, nous demandons simplement de rétablir un lieu de culte qui a disparu dans des conditions de haine. »
Dans son discours, la question féminine est centrale. « Mon combat aujourd’hui, c’est de rendre à la femme musulmane sa place dans un pays qui reconnaît leur droit et l’égalité entre hommes et femmes. » Il poursuit sans détour. « Dans la majorité de nos lieux, il n’y a pas assez de place conséquente réservée aux femmes. » Pour lui, cette question rejoint aussi celle de la prévention des dérives. « Lutter contre la radicalisation, c’est aussi offrir des lieux dignes, transparents, animés par des imams qui respectent la charte de la citoyenneté et qui maîtrisent la langue de Molière. »
En optant pour un premier terrain près du parc des Gayeulles, Mohamed Iqbal Zaïdouni croyait le dossier bouclé. Mais face au tollé des riverains, il choisit l’apaisement. « Je suis allé voir le collectif. Je leur ai dit très clairement : je ne veux pas bâtir une mosquée dans la douleur, je ne veux pas la bâtir dans le conflit. Je suis un homme de paix. » Et d’ajouter : « J’aurais pu aller à la confrontation juridique, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ma démarche est apaisée et apaisante. »
nous avons réfléchi ensemble avec la maire Nathalie Appéré et Marc Hervé, adjoint au maire charge de l’urbanisme, pour trouver un autre terrain.
Après discussions avec la municipalité (Nathalie Appéré et Marc Hervé), un autre site est désormais retenu avenue du Gros-Malhon, sur une parcelle récemment acquise et mise à disposition par la ville. « Ce sera un centre culturel islamique, inscrit dans le patrimoine rennais, libre et indépendant de toute pression politique, idéologique ou philosophique. » Deux édifices sont dorénavant prévus. « Un bâtiment cultuel, et un autre ouvert à tous les concitoyens : une grande salle de conférences et de spectacles, une cuisine, des espaces pour les mariages, des salles de cours, du soutien scolaire, une bibliothèque. Ce centre ne sera pas réservé uniquement aux musulmans. Il sera partagé avec le quartier. Nous ne voulons pas être cloisonnés. »
Une architecture andalouse
Qui de l’architecture ? « Nous avons choisi l’inspiration de l’islam d’Andalousie, la première expression de notre réligion en Europe, répond le représentant des musulmans. Des arcades, des arabesques, quelque chose de fin, de beau, sans exhibition. » Deux architectes bretons ont depuis et préalablement été désignés : Didier Beaudouin et monsieur Robert.
Pour mener à bien ce projet, le coût global est estimé à « environ 5 millions d’euros ». À ce jour, plus de 900 000 euros ont déjà été réunis. « Le financement est clair. Il sera assuré à 100 % par les fidèles. » Au passage, il rappelle aussi l’effort déjà consenti par la communauté. « Plus de 40 000 euros ont été engagés pour les études du précédent terrain, très contraint sur le plan environnemental. »
Concernant le calendrier, il reste toutefois prudent. « J’espère un permis de construire le plus tôt possible, probablement après les élections. » Mais sa conviction est intacte. « Ce centre sera une fierté pour Rennes et une reconnaissance pour une communauté, partie intégrante du peuple breton. Nous avons tous à y gagner. » Au-delà du bâtiment, il parle d’une mission continue. « Il y aura de l’enseignement religieux, mais aussi de l’interreligieux, de l’interculturel, des actions sociales. Pendant le Covid, nous avons soutenu des étudiants et des personnes en grande difficulté. Partout où je vais, j’essaie d’apaiser. C’est notre responsabilité. »


