Le 4 février 1994, la venue du premier ministre Édouard Balladur à Rennes tourne à l’émeute. Quelques heures plus tard, le Parlement de Bretagne est ravagé par les flammes. Trente-deux ans après les faits, Rennes Infos Autrement a recueilli de nouveaux éléments sur les coulisses de cette journée. Selon nos informations, les risques d’affrontements graves avaient été signalés en amont. Il aurait même été proposé de recevoir le Premier ministre dans la nouvelle préfecture de Beauregard plutôt que dans celle du centre-ville, comme initialement prévu. Cette solution ne sera pas retenue.
La mort d’Édouard Balladur, lundi 31 août 2026, à l’âge de 97 ans, ravive à Rennes le souvenir d’une journée noire. Celle du 4 février 1994. Ce jour-là, le Premier ministre vient dans la capitale bretonne pour signer le contrat de plan État-Région et rencontrer les élus locaux. Mais la Bretagne est alors secouée par une profonde crise de la pêche. Plusieurs milliers de marins-pêcheurs profitent de sa présence pour faire entendre leur colère.
La suite appartient à l’histoire rennaise. Les affrontements avec les forces de l’ordre sont d’une rare violence. Des fusées de détresse sont lancées vers le Parlement tandis que policiers et CRS répondent notamment par des grenades lacrymogènes. « Les ambulances arrivaient en trombe à l’hôpital militaire Ambroise-Paré, se souvient un jeune appelé. Elles étaient obligées de faire demi-tour, tout simplement parce que l’établissement hospitalier fermait ses portes. Cela en disait long sur l’inorganisation.» Dans la nuit, le Parlement de Bretagne s’embrase devant des Rennais médusés. Mais les heures qui ont précédé cette catastrophe sont moins connues.
La mobilisation des pêcheurs leur était connue, leur envie de découdre également.
À la tête de la préfecture se trouve alors Jean-Claude Le Taillandier de Gabory. Nommé préfet de Bretagne et d’Ille-et-Vilaine à la toute fin de décembre 1993, il vient à peine de prendre ses fonctions. Son entourage administratif, lui, connaît parfaitement Rennes et les difficultés que pourrait poser une manifestation de cette ampleur dans le centre historique. Selon les informations recueillies par Rennes Infos Autrement, lors d’une réunion préparatoire, le directeur de cabinet et le chef de cabinet auraient alerté le nouveau préfet sur les risques entourant la visite d’Édouard Balladur dans l’ancienne préfecture, au cœur de Rennes.
Une solution alternative aurait alors été proposée : transférer cette partie du programme gouvernemental dans la nouvelle préfecture, avenue d’Île-de-France, à Beauregard. Ce quartier aurait pu connaître des affrontements et subir d’importantes dégradations. Mais les conséquences potentielles n’étaient évidemment pas les mêmes que dans le centre historique. Le secteur, plus ouvert, offrait également une autre configuration pour le maintien de l’ordre.
Toujours selon nos informations, l’alerte serait remontée jusqu’à Édouard Balladur ou, à tout le moins, à son entourage gouvernemental. Mais le programme initial est maintenu. À Matignon ou au sein du gouvernement aurait prévalu une position de principe : l’État n’avait pas à céder devant les manifestants. Reste aujourd’hui une inconnue : qui a définitivement écarté l’option Beauregard ? Édouard Balladur lui-même, Matignon ou le ministère de l’Intérieur de Charles Pasqua ?
La sécurité du centre-ville mise en cause
Dès les jours suivants, les responsabilités sont recherchées. L’enquête se penche sur la sécurité interne du Parlement et son système d’alarme. Mais une autre interrogation apparaît très vite : le centre historique avait-il été suffisamment protégé alors qu’une manifestation aussi sensible était annoncée ? Jean-Claude Le Taillandier de Gabory est interrogé sur le dispositif. Des sources bien autorisées mettent notamment en cause la protection policière des bâtiments historiques, tandis que les fonctionnaires de justice refusent que toute la responsabilité repose sur le concierge du palais. Trois ans plus tard, lorsque l’affaire judiciaire se referme, Le Monde s’interroge encore sur la mobilisation d’une partie importante des forces de l’ordre pour assurer la protection d’Édouard Balladur et de son gouvernement. Malgré les interrogations suscitées par cette journée, Jean-Claude Le Taillandier de Gabory restera préfet de Bretagne jusqu’en 1996.
« Sacrifier Rennes » ?
Un élément plus sensible encore a été rapporté à Rennes Infos Autrement. Dans les discussions de l’époque, certains auraient estimé que des débordements à Rennes pouvaient aussi avoir pour effet de discréditer le mouvement des pêcheurs dans l’opinion. Une formule beaucoup plus brutale nous a même été rapportée : « sacrifier Rennes » pour retourner l’opinion contre les manifestants. À ce jour, RIA n’a retrouvé aucun document permettant d’établir qu’une telle stratégie aurait été décidée par Édouard Balladur ou son gouvernement. Ce propos doit donc être considéré pour ce qu’il est : le souvenir rapporté d’une discussion de l’époque, et non un fait établi.
L’existence d’une proposition visant à recevoir Balladur à Beauregard pose en revanche une question autrement plus concrète. Si elle est confirmée, certains responsables avaient anticipé les risques et envisagé une solution permettant d’éloigner la visite du centre historique. Le choix inverse a été fait. Personne ne peut affirmer que Beauregard aurait évité les violences. Des affrontements auraient sans doute eu lieu ailleurs. Mais leurs conséquences auraient-elles été les mêmes ?
Au lendemain du désastre, Jean-Yves Chapuis, alors adjoint au maire, se souvient dans les colonnes d’Ouest-France que François Mitterrand et Pierre Méhaignerie avaient appelé Edmond Hervé. Édouard Balladur, selon lui, ne l’avait pas fait. Trente-deux ans plus tard, la disparition de l’ancien Premier ministre remet cette journée sous les projecteurs et fait ressurgir une interrogation : alors que le danger avait été signalé et qu’une solution de repli aurait été proposée à Beauregard, pourquoi avoir maintenu la visite gouvernementale au cœur de Rennes ?


