Les familles bretonnes délaissent-elles l’école publique au profit du privé ? Interrogés sur cette question lors de la conférence de presse de rentrée, ce lundi, les responsables de l’académie de Rennes ne constatent aucune bascule générale d’un réseau vers l’autre. Mais derrière les effectifs se cacherait peut-être plusieurs autres réalités : celle de la composition sociale des établissements et d’une concurrence qui peut être beaucoup plus forte localement.
École publique ou école privée ? Dans une région où les deux offres occupent historiquement une place importante (et c’est peu de le dire!), la question revient régulièrement au moment de la rentrée et de remaniement intempestif des cartes scolaires. Elle a de nouveau été posée, ce lundi 31 août, lors de la première conférence de presse de Nathalie Albert-Moretti, nouvelle rectrice de l’académie de Rennes. Avec une interrogation plus précise : observe-t-on une fuite des élèves du public vers le privé, notamment dans certains quartiers rennais ?
Comme à l’accoutumée, la réponse du rectorat est prudente. À l’échelle de la Bretagne, ses services ne constatent pas de bascule générale. «Quand on regarde l’évolution démographique, la baisse du nombre d’élèves, elle touche autant les deux réseaux », explique un responsable académique devant les journalistes. « Il n’y a pas un mouvement global en faveur de l’un plutôt qu’en faveur des autres. »
Pour autant, les situations peuvent varier fortement selon les territoires et même d’une année à l’autre. Dans le Morbihan, où l’équilibre entre public et privé est particulièrement marqué, les responsables académiques évoquent notamment certaines « bascules », particulièrement dans la ruralité, les secteurs rétro-littoraux ou certains collèges. Mais, pour le rectorat, ces mouvements locaux ne permettent pas de conclure à un exode général des élèves du public vers le privé.
Derrière les effectifs, quels élèves ?
Cette réponse prend une autre dimension à la lecture d’un entretien accordé la semaine passée par l’économiste Julien Grenet à l’hebdomadaire Le 1, dirigé par Eric Fottorino. Professeur à l’École d’économie de Paris et spécialiste des politiques éducatives et de la mixité sociale, le chercheur invite lui aussi à se méfier de l’idée d’une fuite massive vers l’enseignement privé. À l’échelle nationale, explique-t-il, la progression du privé n’est pas un phénomène homogène. Elle dépend fortement des territoires, des niveaux d’enseignement et des périodes observées. À Paris, par exemple, la part du privé dans le premier degré a même reculé depuis 2010. En revanche, certains mouvements deviennent beaucoup plus visibles dans les collèges et dans plusieurs grandes villes.
Mais Julien Grenet déplace surtout le débat. La question n’est pas seulement de savoir si le privé gagne ou perd globalement des élèves. Elle est de déterminer quels élèves sont accueillis par chacun des deux réseaux. À Paris, prend-il pour exemple dans Le 1, 78 % des collégiens du privé appartiennent aux catégories sociales très favorisées, contre 41 % dans le public. À l’autre extrémité, les élèves défavorisés sont beaucoup moins présents dans les établissements privés. Ces chiffres parisiens ne peuvent évidemment pas être transposés tels quels à Rennes ou à la Bretagne. Mais ils mettent en lumière la composition sociale des effectifs du public et du privé.
Julien Grenet va plus loin en s’interrogeant sur l’organisation même de l’enseignement privé sous contrat. Il décrit dans Le 1 « le cas français » comme « une bizarrerie », avec un privé largement financé par l’argent public tout en conservant une importante liberté dans le recrutement de ses élèves. À ses yeux, cette intervention massive de l’argent public devrait avoir pour contrepartie des exigences plus fortes en matière de mixité et de recrutement.
Et à Rennes ?
C’est précisément ce qui rend la question posée pendant la conférence de presse intéressante. Certains quartiers rennais connaissent-ils des départs plus importants vers le privé ? Pour beaucoup, c’est une réalité cachée, preuve en est le succès de Saint-Martin. Mais pour savoir ce qu’il en est réellement à Rennes, il faudrait donc aller plus loin que les seuls effectifs globaux : regarder collège par collège les entrées et sorties d’élèves, leur origine géographique et, surtout, leur profil social. Car le débat public-privé intervient désormais dans un contexte nouveau : la Bretagne perd des élèves. Entre 2015 et 2025, les écoles du premier degré ont vu leurs effectifs diminuer de 40 858 élèves. Dans le secondaire, la baisse atteint 7 941 élèves entre 2020 et 2025.
Cette baisse démographique pourrait rendre les mouvements entre établissements beaucoup plus sensibles. Avec moins d’enfants à scolariser, le départ de quelques dizaines d’élèves peut peser sur une classe, un poste, voire à terme sur l’avenir d’un établissement. Et la concurrence entre public et privé pourrait se faire davantage sentir dans certains territoires. En Bretagne comme ailleurs, le véritable enjeu pourrait finalement être moins de savoir qui, du public ou du privé, gagne des élèves que de déterminer si tous les établissements continuent à accueillir la même diversité d’enfants. Avec Maïwenn Jamois.


