Quatre ans après le meurtre de Marie Thakizimana dans le quartier de Villejean, la Cour d’assises d’Ille-et-Vilaine a condamné, ce jeudi 2 juillet, son ex-conjoint Marco Katalay-Kalala à 26 ans de réclusion criminelle. Les jurés ont suivi les réquisitions de l’avocat général en prononçant également une interdiction définitive du territoire français ainsi que le retrait de l’autorité parentale. En revanche, ils n’ont pas retenu l’altération du discernement, évoquée au cours des débats par l’avocat de défense, Arnaud Le Bourdais sur le rapport d’une experte psychiatre.
Pendant quatre jours, la cour est revenue sur la nuit du 11 au 12 avril 2022, sur les années de violences qui l’ont précédée et sur le parcours de cet ancien judoka de 52 ans. Les magistrats ont insisté sur plusieurs circonstances aggravantes : Marie Thakizimana a été tuée sous les yeux de ses deux filles, alors âgées de 6 et 8 ans, et l’accusé avait déjà été condamné quelques années auparavant pour des violences exercées contre elle. Autant d’éléments qui ont sans doute pesé lourd dans la décision des jurés.
Quelques instants avant que la cour ne se retire pour délibérer, Marco Katalay-Kalala avait prononcé quelques mots en direction de ses filles. D’une voix faible, il avait simplement déclaré : « Pardonnez-moi. » Cette ultime prise de parole n’aura pas infléchi la décision des jurés. À l’annonce du verdict, une vive émotion a gagné la salle d’audience. Réunis au premier rang, les proches de Marie ont fondu en larmes. Dans le public, venu nombreux assister au procès tout au long de la semaine, de longs applaudissements ont éclaté avant que plusieurs voix ne scandent : « Justice pour Marie ! » puis « Marco assassin ! »
Aujourd’hui, on comprend que Marie ne reviendra plus », Régine Komkoli.
Pour Régine Komkoli, membre du collectif Kune et du Réseau des Clandestines, qui accompagne depuis plusieurs années les proches de la victime et les femmes victimes de violences, le sentiment reste contrasté. « C’est mitigé. Bien sûr, nous sommes soulagés. Mais quatre ans, c’est extrêmement long. Pendant tout ce temps, il était difficile de faire son deuil. Mais aujourd’hui, on prend aussi conscience d’une chose : la justice est passée, mais Marie ne reviendra jamais. »
Quelques minutes auparavant, la militante faisait partie de ceux qui avaient crié « Justice pour Marie ! » dans la salle d’audience. « On réalise que cette histoire judiciaire est terminée. Il y a eu un avant, il y a eu le procès, et maintenant commence l’après. Notre responsabilité, c’est de continuer à faire vivre le nom de Marie pour sensibiliser les femmes. Les violences conjugales tuent. Il faut que celles qui les subissent osent parler avant qu’il ne soit trop tard.»
Pour la militante rennaise et ses soutiens, cette condamnation ne doit pas masquer les difficultés rencontrées quotidiennement par les victimes. « Nous attendons davantage de moyens. Trop souvent, lorsqu’une femme veut déposer plainte après avoir été frappée, on lui demande de revenir plus tard ou de prendre rendez-vous. Beaucoup repartent découragées et renoncent à porter plainte. » Au passage, elle insiste sur le manque de solutions d’hébergement. « Nous accompagnons régulièrement des femmes avec leurs enfants. Après quelques jours, nos réseaux de solidarité atteignent leurs limites et le 115 est saturé. Là aussi, il faut des réponses concrètes. J’espère que cette condamnation sera aussi un avertissement pour ceux qui pensent pouvoir continuer à exercer des violences. La justice existe. Aller jusqu’au féminicide entraîne des conséquences extrêmement lourdes. »
Présidente de la Fédération nationale des victimes de féminicide, Sylvaine Grévin estime que la condamnation s’inscrit dans le cadre du Code pénal. En revanche, elle reste interrogative sur le niveau des réquisitions du ministère public. « La peine prononcée est conforme à ce que prévoit le Code pénal. En revanche, j’ai trouvé qu’il existait un décalage entre le réquisitoire de l’avocat général et la peine qu’il sollicitait. Son discours décrivait un féminicide d’une extrême gravité, mais il ne demandait pas la peine maximale encourue. Pour moi, il y avait une forme de contradiction. Je m’attendais à une demande de perpétuité ou à tout le moins à une peine supérieure à 26 ans.»
Au fil des audiences, les avocates des parties civiles, les experts, les enquêteurs et les proches de Marie Thakizimana ont décrit une mécanique de domination installée depuis plusieurs années (voir notre dernièr article). Ils ont rappelé les violences antérieures, les alertes, les condamnations déjà prononcées et les conséquences irréversibles pour les deux enfants du couple. Pour Régine Komkoli, le combat ne s’arrête pas avec cette condamnation. «Aujourd’hui, notre collectif reçoit chaque jour plusieurs demandes d’aide de femmes victimes de violences. Certaines sont venues assister au procès. Entendre ce qui s’est dit ici peut leur donner le courage de partir, de déposer plainte, de sauver leur vie. C’est désormais cela que nous voulons construire au nom de Marie.»
En refermant ce procès, la Cour d’assises a apporté une réponse pénale à l’un des féminicides les plus marquants de ces dernières années en Ille-et-Vilaine. Mais elle ne refermera sans doute jamais la blessure laissée par l’absence d’une mère, d’une sœur et d’une amie, dont le nom est désormais devenu, à Rennes, le symbole de la lutte contre les violences faites aux femmes.


