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mardi 28 avril 2026
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À l’ombre des prétoires : porter le poids de la lie de la société

Maxime Tessier, jeune avocat prometteur et défenseur du chirurgien pédophile Joël Le Scouarnec, s’est donné la mort dans la nuit de mardi à mercredi, à Rennes. Il avait 34 ans. Il était père de deux enfants. Peut-être que sa mort n’a rien à voir avec son métier. Peut-être. Mais elle éclaire, malgré elle, ce que vivent ceux qui portent les pires histoires humaines. Elle résonne chez ceux qui, chaque jour, suivent les audiences, écoutent les drames, portent les silences.

Exercer dans le champ pénal, c’est s’abîmer à petit feu. »

Les avocats pénalistes le savent mieux que quiconque. « Une cour d’assises, ça vous bouffe. Avant, pendant, après », dit l’un d’eux. « Vous ne vivez que pour ça, au risque de vous perdre, de perdre votre famille. » Ceux qui tiennent le prétoire vivent la violence des dossiers. Il faut savoir encaisser. Et personne ne vous apprend à le faire. « Quand j’ai commencé, j’ai été encadré. Leur expérience m’a porté. »

Le problème, c’est que ce métier ne laisse pas de place à la fragilité. Il faut enchaîner les affaires, gérer chaque dossier vite, bien, avec un engagement total. Chez les magistrats, c’est la même logique. Un juge d’instruction peut suivre jusqu’à 120 affaires à la fois. En correctionnelle, une audience peut traiter 20 dossiers dans la journée. Pour les magistrats, le mot d’ordre est le flux… sans reflux.

Un policier par semaine se suicide en France.

Selon un rapport sénatorial de 2023, 45 % des magistrats présentent un syndrome d’épuisement professionnel sévère. 70 % envisagent de quitter leurs fonctions. Chez les avocats, on abandonne discrètement la robe. Ou on continue jusqu’à l’effondrement. Chez les policiers, parfois, on se tue. La semaine passée encore, un père de famille s’est donné la mort dans la capitale bretonne.

Notre métier de journaliste n’est pas non plus épargné. Sur les bancs de la presse, nous voyons l’innommable. Le rebut de la société. Ce que nous voyons ne s’oublie pas. « En quatre ans d’audiences correctionnelles, je n’en pouvais plus », confie un confrère. « J’ai vu défiler les mêmes profils, les mêmes blessures, les mêmes colères. En apparence, chaque dossier est unique. En réalité, tout finit par se ressembler. Le même engrenage. Les mêmes défaillances. Et ceux qui observent ça jour après jour finissent par le porter. »

Ce traumatisme porte un nom : le traumatisme vicariant. Absorber la douleur des autres jusqu’à l’intégrer à soi. Il ne touche pas que les soignants — qui, eux, sont accompagnés. Il atteint aussi ceux qui écoutent, notent, défendent, jugent. Il touche ceux qui, malgré tout, croient encore en l’humain, au-delà des effets de manche. Au-delà du style d’un article et au-delà des jugements bien écrits.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », écrivait Camus. Mais à force de les nommer, on finit par les porter. Maxime Tessier ne dira plus rien, lui. Sa mort, qu’elle soit liée ou non à son engagement professionnel, pose une question : la justice doit-elle rester sourde à la fatigue de ses propres piliers ? Alors oui, il faut en parler. Il faut dire que la justice pénale est un lieu de vérité, mais aussi un lieu de casse humaine. Et que ceux qui la font tenir debout — avocats, magistrats, policiers — ne sont pas faits de pierre. Eux aussi, ils tombent.

jean-christophe collet
jean-christophe collet
Lancé par le journaliste Jean-Christophe Collet en 2012/2013, www.rennes-infos-autrement.fr devient un site d’informations en 2015 et est reconnu comme site d’informations en ligne par le ministère de la Culture et de la communication.

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