Dans la nuit du 3 janvier 2023, à 3 h 10, pompiers et gendarmes arrivent dans la maison familiale des Tellier, à Cancale. Thierry Tellier est alors au sol et les secours tentent de le réanimer. Mais problème, les images versées au dossier ne débutent qu’à 3 h 26, lorsque la caméra-piéton d’un gendarme est activée sur les lieux. Pour éclairer ces seize minutes sans image, la cour criminelle d’Ille-et-Vilaine a entendu mardi l’un des premiers gendarmes présents sur les lieux.
En uniforme, le militaire replonge la cour dans une scène qu’il n’a manifestement pas oubliée. « La victime gisait dans une mare de sang », décrit-il. À proximité se trouvaient les deux prévenus, Laurent et Éric Tellier. « Ils étaient agités et agressifs. L’un d’eux avait le pantalon maculé de sang. Ils continuaientd’insulter celui qui se trouvait à terre. « Qu’il dégage, c’est qui ce connard ? », auraient-ils répété à plusieurs reprises.
Devant les juges, le gendarme explique avoir rapidement constaté l’état d’alcoolisation avancé des deux prévenus. Après avoir procédé à leur contrôle d’identité, il leur interdit de quitter les lieux en les éloignant de la pièce où les secours s’activent toujours autour de la victime. « Ils étaient réunis ce soir-là pour préparer les obsèques de leur père. Ils avaient dîné ensemble puis consommé des digestifs. Leur troisième frère s’était absenté avant de revenir plus tard et d’être pris pour un intrus », rapporte l’adjudant.
À la barre, le témoin revient aussi sur le moment où l’identité de la victime a été révélée aux frères Tellier. « Au départ, ils ont affirmé ne pas connaître la personne qui était au sol. Puis, lorsqu’ils ont appris qu’il s’agissait de leur frère Thierry, ils ont paru abasourdis. Laurent a déclaré qu’il n’aurait jamais frappé son frère. Éric, lui, a fondu en larmes », raconte le gendarme.
Mais un détail a particulièrement retenu l’attention de la cour. Avant même que l’identité de la victime ne soit connue, Éric Tellier aurait cherché ses lunettes. Alors qu’une paire est finalement retrouvée à proximité du corps, il aurait répondu aux enquêteurs : « Non, ce ne sont pas les miennes, ce sont celles de la personne qui est au sol. » Cette remarque n’a d’ailleurs pas manqué de susciter plusieurs interrogations parmi les parties civiles comme parmi les magistrats.
Durant ce drame, le militaire se souvient également avoir proposé aux deux frères de contacter leur frère, alors que personne n’avait encore officiellement identifié la victime. « Ils ont répondu : Non, pas besoin. » Là encore, cette séquence fait l’effet d’une bombe à l’audience. Malgré tout, les avocats de la défense s’attachent à relever certaines imprécisions dans le récit du gendarme : l’heure exacte de son arrivée, l’orientation du corps ou encore le déroulement précis des premiers échanges.
Face à ces interrogations, l’adjudant ne varie pas. Il reconnaît ne plus se souvenir de certains détails mais maintient l’essentiel de ce qu’il a consigné dans son procès-verbal. « C’était il y a trois ans et, ce soir-là, je travaillais depuis plus de trente heures », explique-t-il. Au terme de ce témoignage particulièrement attendu, plusieurs questions demeurent toutefois sans réponse. Que savaient réellement Laurent et Éric Tellier lorsqu’ils ont été pris en charge par les forces de l’ordre ? Que s’est-il exactement passé durant ces seize minutes qui échappent aux images de la caméra-piéton ? Après l’audition du gendarme, la cour criminelle doit désormais entendre les plaidoiries puis les réquisitions avant de se retirer pour délibérer sur l’un des drames familiaux les plus saisissants jugés ces dernières années en Ille-et-Vilaine.


