Jean-Bernard Delamotte, 58 ans, est un homme discret. Pacéen, ce commandant de bord est de ceux qui sont connus dans le monde entier par leurs pairs, mais restent anonymes du grand public. Pourtant, le quinquagénaire est un athlète hors pair dans une discipline sportive particulière : l’ultra-triathlon. Peu le savent, mais cet homme au grand sourire vient de se classer au pied du podium du « Triple Ultra Triathlon World Championship ». En clair : il est quatrième mondial, derrière trois pros bien plus jeunes que lui, Majkel Leśniewski, Mateusz Wisniewski et Olli Kopakkala. C’est dire !
Sa discipline est sans doute l’une des plus dures au monde.
Devant la presse, le Breton n’est pas du genre à se tresser des lauriers. « Représenter la France lors d’un championnat du monde est une chance inouïe pour n’importe quel sportif et décuple la motivation », assure-t-il. Un brin modeste, il relativise sa performance dans un sport encore trop méconnu. « L’ultra-triathlon, ce n’est absolument pas médiatique. On n’en parle pas du tout. » Face à des adversaires beaucoup plus jeunes, dont certains professionnels, le Breton a pourtant tout d’un grand. « L’année dernière, j’ai fait sixième au Mondial, c’était miraculeux. Cette année, je me suis vraiment investi. J’ai sacrifié sept mois de ma vie. Mais je ne m’attendais pas à faire aussi bien car, à mon âge, les années comptent parfois triple par rapport aux jeunes. »
Jusqu’à 46 heures d’entraînement par semaine
Pour arriver à ce niveau, Jean-Bernard Delamotte a avalé les kilomètres. Beaucoup de kilomètres. « Les trois derniers mois, j’étais à plus de 30 heures par semaine. J’ai même culminé à 46 heures la semaine de la canicule, fin juin. Mais je ne pouvais pas faire autrement. Il était hors de question que je lève le pied puisque j’avais posé des vacances pour m’entraîner durement. » Par chance, son employeur Air France lui a permis de concilier cockpit et entraînement intensif. « Vu mes bons résultats de l’année dernière, ma compagnie a été très sympa. Elle m’a aménagé mon planning pour que je puisse faire mes heures en un minimum de temps et passer plus de temps à la maison pour m’entraîner. Résultat, j’ai eu énormément de temps libre cette année pour me préparer au maximum. »
Lors de cette épreuve de l’ultime, du 28 au 31 août 2026 à Bad Radkersburg, en Styrie, dans le sud de l’Autriche, près de la frontière slovène, Jean-Bernard a explosé les compteurs. Au menu : il a enchainé l’équivalent de trois Ironman. Il a nagé 11,4 km, soit 228 longueurs d’un bassin de 50 mètres, avant d’avaler environ 540 km à vélo, puis 126,6 km à pied. « À la natation, cela s’est bien passé. J’ai effectué un quart d’heure de moins que ce que je pensais faire. J’ai mis 4 h 06 min 56 s tandis qu’à vélo j’ai réussi à boucler en 18 h 12 minutes. »
Toutefois, le plus dur était encore devant lui : 126,6 kilomètres à pied. « Ce fut très, très dur. Derrière moi, le Lituanien, ancien boxeur professionnel, m’a attaqué toute la nuit, notamment à 2 heures du matin. Je n’ai pas pu y répondre. » Tenant malgré tout le coup, il doit même faire face à une seconde attaque, à 1 h 30 de la fin. « J’avais des courbatures, j’étais tétanisé. Cela s’est vraiment joué à rien, surtout lors de la dernière heure où j’ai énormément souffert. Mais j’ai tenu après 38 h 40 min 06 s d’effort.»
« Je ne m’arrête jamais, jamais, jamais »
Son secret, Jean-Bernard Delamotte le tire d’une fable de La Fontaine. « Je suis plus âgé que beaucoup d’athlètes et Je ne suis rapide dans aucune des disciplines ! A la différence des autres, je ne fais pas de pause, je cours tout le temps mais je ne m’arrête jamais, jamais, jamais. Bref, c’est un petit peu l’histoire du lièvre et de la tortue. » Pendant que ses adversaires récupèrent, lui avance. Toujours. « Les jeunes, qui sont beaucoup plus rapides que moi à vélo et à la course, sont obligés de s’arrêter pendant une demi-heure pour récupérer avant de repartir. Ils font un petit somme, s’arrêtent une petite heure. Moi, pendant ce temps-là, je continue à avancer. »
Dans le monde, ils seraient seulement 300 athlètes à pratiquer à ce niveau, avec une forte représentation des pays d’Europe centrale et orientale. «Beaucoup sont des Polonais, des Hongrois, des Autrichiens et des Allemands. » Comme tout le monde, Jean-Bernard a commencé par un Ironman, deux Ironman puis trois Ironman. «En 2019. je me suis vraiment rendu compte que ce qui me plaisait, c’était l’ultra. À partir de là, je n’ai plus fait que cela. »
Pour Jean-Bernard Delamotte, son secret trouve aussi une partie de son explication… dans les airs. « Être commandant de bord, cela contribue à cultiver mon endurance, complètement, à 100 %.» Pilote de long-courrier depuis 26 ans, Jean-Bernard sait gérer son manque de sommeil et dispose d’une grande connaissance de son corps. « J’ai l’habitude des nuits blanches. » Conséquence, son organisme s’est adapté à des situations qui ressemblent étrangement à celles rencontrées en ultra. « J’ai beaucoup de chance parce que je peux rentrer de vol à 6 heures du matin et aller courir 20 kilomètres. Mon corps est aujourd’hui habitué et mon corps sait ce que c’est. »
Pour l’instant, Jean-Bernard ne veut pas encore se fixer de nouveau défi. « Je vais attendre de savourer celui-ci. Je déciderai en décembre. » Mais deux rendez-vous pourraient bien lui faire rapidement changer d’avis : le Paris-Brest-Paris à vélo en 2027 et un prochain championnat du monde d’ultra-triathlon à Colmar. « La première manifestation est la plus grande randonnée mondiale. C’est l’Everest du cyclotourisme. Tous les étrangers rêvent de faire Paris-Brest-Paris une fois dans leur vie. » À 58 ans, Jean-Bernard Delamotte n’est peut-être pas le plus rapide. Mais il possède une qualité précieuse dans l’ultra : quand les autres s’arrêtent, lui continue. Quitte, parfois, à s’accorder un lit de fortune dans un fossé lors d’un dernier Paris-Brest-Paris !


