Henri Coulabin naissait au XIXe siècle dans un coin de Haute-Bretagne. Il a consacré sa vie à capturer l’âme linguistique du pays de Rennes. Mais il n’a pas seulement écouté la langue de ses contemporains, il l’a pratiquée, et consignée, créant un héritage inestimable : le dictionnaire des locutions populaires du bon pays de Rennes-en-Bretagne.
Coulabin n’était pas un érudit reclus dans sa tour d’ivoire. Il a travaillé comme greffier au premier conseil de guerre de la 13ᵉ division militaire à Rennes, une fonction qu’il occupa pendant trente-cinq ans. En dehors de son labeur répétitif, il côtoyait paysans et citadins, écoutait les conversations dans les tavernes, les marchés, et les places publiques. Sa curiosité naturelle l’a poussé à noter, parfois avec amusement, les expressions qui émaillaient le quotidien. Il s’enthousiasmait autant des palabres des « coyés » — terme moqueur des urbains pour désigner les paysans — que des répliques acerbes des « villotins », les ruraux qui rendaient bien leur mépris à leurs voisins des villes.
Taupin vaut Morette, est un proverbe rennais. Se dit de deux vauriens, de deux choses également mauvaises.
À Rennes, Coulabin notait avec malice qu’une « dévarinade » signifiait une partie de plaisir, alors qu’à Saint-Malo, elle prenait un tout autre sens : la débâcle. Il s’amusait des distinctions subtiles entre les mots, comme la transition de la « chopine » à la « moque » dans les cabarets des années 1850. Dans les pages de son dictionnaire, Coulabin évoque aussi les scènes du quotidien. Une mère pouvait menacer son enfant turbulent en lui annonçant qu’il ne sortirait pas « à baba » — une promenade promise qui serait annulée s’il n’obéissait pas. Mais sans achetoires (pièces d’argent), elle n’irait pas au marché pour trouver du carabin (blé noir ou sarrasin). Elle aurait pu être qualifiée de « cherchouse » (mendiante).
Avec cet auteur, les marchandes arpentaient les rues en criant : « qui veut du rôt-tout-chaud ? ». Ces pommes ou poires cuites, simples plaisirs d’automne, étaient partagées par les riches comme par les ouvriers qui devenaient des pile-miches (grand mangeurs). Mais peu lippaudait (mangeait malproprement) devant leurs enfants, jouant bien souvent à « dig-dog », un jeu d’adresse où billes, boutons ou noyaux d’abricots lancés avec précision dans un petit trou en terre.
Chupeau était une exclamation, un cri poussé par les paysans à la vue des loups.
Mais Coulabin ne se contentait pas de consigner des mots . Il captait une culture, des coutumes, et même des préjugés. La coiffure traditionnelle des paysannes des environs de Rennes, appelée « catiole », s’effaçait peu à peu devant la mode du « petit bonnet » qu’on surnommait, sans trop savoir pourquoi, « polka ». Son dictionnaire, publié en 1891, regorge d’expressions imagées qui donnent vie à ses observations. Une personne légèrement ivre était à l’époque une « goule-chaude », tandis qu’un bavard intempestif se voyait qualifié de « bat-de-la-gouïe ». Si un individu paraissait brutal, on le désignait sous le nom de « coq-borgne ». Si un autre fréquentait des mauvais lieux, on affirmait qu’il courait le Guilledou !
Henri Coulabin insufflait à son travail une tendresse particulière pour le parler de son pays, comme s’il savait que ces mots, un jour, s’effaceraient. Aujourd’hui, ouvrir son dictionnaire, c’est plonger dans une fresque de la vie bretonne du XIXᵉ siècle. On entend les conversations dans les marchés, on sent l’odeur du « chamillard » (cidre chaud mêlé d’eau-de-vie) qui réchauffe les cœurs, on devine les rires des enfants jouant sous un ciel d’automne. Pour consulter son dictionnaire.


