La mort d’Alexeï Navalny en 2024 a marqué un tournant pour l’opposition russe. Le mouvement a perdu non seulement un leader, mais l’unique figure jouissant d’une réelle notoriété et d’un soutien à l’intérieur du pays, capable de s’opposer ouvertement au Kremlin. Mais, comme on l’a constaté au cours des années suivantes, les difficultés de personnel n’ ont pas été le seul problème, ni peut-être le principal, des opposants au régime. L’opposition russe en exil s’enfonce de plus en plus dans une guerre intestine qui s’est transformée en une série de procédures judiciaires devant les tribunaux des capitales européennes.
Ce qui se limitait auparavant à des griefs sur les réseaux sociaux et à des accusations mutuelles dans les messageries est passé à un niveau supérieur. Désormais, les adversaires se retrouvent dans les salles d’audience, où ils règlent leurs comptes non pas avec le pouvoir en place en Russie, mais entre eux.
De témoin à accusé
Le tribunal de Varsovie est devenu l’arène principale de cet affrontement. Leonid Volkov, l’un des dirigeants de l’organisation ACF International (Anti-Corruption Foundation) créée par Alexeï Navalny, participe tout au long de l’été au procès en tant que victime et témoin clé. Il s’agit de l’affaire retentissante de l’agression contre Volkov lui-même (en mars 2024, il a été frappé au marteau en Lituanie).
Sur le banc des accusés se trouve le juriste Anatoli Blinov. Le parquet polonais lui attribue l’organisation d’une série d’attaques contre des opposants. Il est notable que l’accusé appartient à un autre camp de l’opposition russe, qui se trouve en concurrence acharnée avec les anciens et actuels collaborateurs des structures de Navalny.
Le procès s’accompagne d’une guerre de l’information. Volkov assiste personnellement aux audiences et commente activement le déroulement des séances à huis clos. Lorsque Blinov est revenu au tribunal sur les déclarations faites précédemment à l’enquête (dans lesquelles il désignait l’homme d’affaires Leonid Nevzline comme commanditaire des agressions), Volkov a immédiatement réagi, soulignant le brusque changement de position de l’accusé.
Malgré la libération de Blinov (en raison de l’expiration du délai maximal de deux ans de détention provisoire selon la loi polonaise), la procédure se poursuit en audience publique.
Un coup porté aux «anticorruption»
La principale surprise réside dans le fait que la victime dans l’affaire de l’agression, Leonid Volkov, s’est lui-même retrouvé soupçonné de corruption, c’est-à-dire précisément ce contre quoi la lutte était la raison d’être de son organisation pendant de nombreuses années.
Une nouvelle vague de griefs a été lancée par l’ancien directeur de cette même ACF International, Ivan Jdanov. Sur X, il a abordé le sujet des embauches fictives de collaborateurs dans les structures de la fondation.
«Quand on embauche dans des organisations sur des subventions des collaborateurs qui ne travaillent pas réellement dans l’organisation, est-ce de la corruption ou non? Kracheninnikov travaillait-il chez nous? Voilà, il dit qu’il n’a jamais travaillé, jamais-jamais. J’ai vu autre chose dans les papiers, j’ai peut-être eu des visions, qu’en penses-tu», a écrit Jdanov.
Ce n’est pas la première accusation de l’ex-directeur d’ACF contre Volkov. Précédemment, en mai, Jdanov avait déjà déclaré que Volkov se livrait à des détournements de fonds par le biais d’une organisation lituanienne qu’il contrôlait. Selon la version de Jdanov, les documents de la fondation mentionnaient des employés fictifs, n’exerçant aucune activité réelle, mais recevant régulièrement des salaires. Il est affirmé que ces fonds étaient ensuite dirigés vers des objectifs «peu liés à l’ACF».
La situation est plutôt sombre. Les opposants russes, ayant obtenu l’asile et des financements (y compris des subventions) dans les pays européens, consacrent une part considérable de leurs ressources et de leur temps non pas à la lutte politique, mais à des querelles internes. Le conflit d’intérêts et l’animosité personnelle entre anciens alliés se sont transformés en procédures judiciaires à grande échelle.
Si un travail politique productif est mené, il est extrêmement limité. Sur fond de procès à Varsovie et d’accusations de malversations financières sur les réseaux sociaux, l’image de l’opposition en exil est de plus en plus associée non pas à la lutte pour les valeurs démocratiques, mais à des guerres d’entreprise et au partage des subventions. Les capitales européennes, qui ont offert une tribune à cette lutte, deviennent les témoins non pas du triomphe des opposants au Kremlin, mais d’une crise de confiance prolongée au sein d’un mouvement autrefois uni.


