Nous voulions simplement raconter une belle initiative locale. Informer sur une journée proposée par le Secours populaire de Rennes à des enfants qui n’ont pas tous la chance de partir en vacances. Les emmener voir la mer, leur permettre de changer d’air, de découvrir autre chose. Rien, pensions-nous, qui puisse provoquer un déchaînement. Et pourtant.
Sur notre page Facebook, la publication a suscité plus de 2 000 commentaires. Il y en a désormais davantage que de personnes ayant probablement pris le temps de lire l’article. Au milieu des réactions ordinaires, une quantité impressionnante de messages racistes, méprisants ou ouvertement haineux s’est abattue sous la publication. « Un raz de marée de kassos vont débarquer sur l’île de Batz. Les habitants vont être ravis ! », écrit ainsi un internaute. Un autre demande : « Y a pas un problème sur la photo ? Étrangement, ça me rappelle l’équipe de France. » Un troisième se croit plus spirituel : « Que c’est beau de voir courir des bronzés au vent. » Et ainsi de suite.
Nous avons bloqué de nombreux comptes et supprimé des commentaires lorsque nous pouvions intervenir. D’autres sont automatiquement détectés et supprimés par Facebook, grâce notamment aux outils de modération auxquels nous avons accès dans le cadre de notre partenariat avec la plateforme. Mais les filtres ont leurs limites. Des messages passent entre les mailles du filet, des internautes utilisent des pseudonymes ou des comptes dont l’identité réelle est difficile à établir et certains propos peuvent être formulés de manière à contourner les mécanismes automatiques de détection. Devant un tel déferlement, une question très concrète s’est rapidement posée : que peut faire un média face à plusieurs centaines, puis plusieurs milliers de réactions ?
Fallait-il supprimer la publication ? Nous avons choisi de ne pas le faire. L’information publiée était exacte et notre intention n’avait rien de polémique. Effacer l’ensemble aurait également fait disparaître les nombreux messages bienveillants et, surtout, aurait donné aux auteurs des commentaires les plus violents un étrange pouvoir : celui de décider, par leur comportement, quelles informations peuvent encore être partagées sur les réseaux sociaux.
Fallait-il alors modérer chaque commentaire ? Dans l’idéal, certainement. Dans la réalité, tous les médias ne sont pas en mesure de mobiliser en permanence une ou plusieurs personnes pour surveiller leurs réseaux sociaux. Lire, apprécier, supprimer ou conserver plus de 2 000 réactions représente des heures de travail. Et pendant ce temps-là, il faut continuer à aller sur le terrain, vérifier les informations, répondre aux lecteurs et écrire des articles.
Le problème dépasse d’ailleurs notre seule page Facebook. Face aux torrents de commentaires que peuvent provoquer certains sujets, des médias font désormais le choix de fermer ou de limiter les commentaires. D’autres préfèrent ne plus relayer sur leurs réseaux sociaux certaines publications susceptibles de provoquer des déferlements haineux. On peut comprendre ces décisions. Mais elles posent une autre question : faut-il renoncer à diffuser une information parce que quelques centaines ou quelques milliers d’internautes risquent de détourner son sujet ? À nos yeux, ce serait leur accorder beaucoup de pouvoir.
D’autant que notre objectif n’était certainement pas de « faire du buzz ». Contrairement à une idée répandue, une avalanche de réactions sur Facebook ne constitue pas un trésor de guerre pour un média comme le nôtre. À titre d’exemple, des milliers de vues sur Facebook ne rapportent aujourd’hui rien ! Des centaines de lecteurs sur notre site quelques centimes d’euro. Notre modèle économique est ailleurs. Nous préférerions cent lecteurs réellement intéressés par une information locale à des milliers de réactions haineuses sous une photographie.
Cette expérience pose aussi la question de l’anonymat sur les réseaux sociaux. Derrière des pseudonymes et des comptes dont il est parfois difficile de connaître l’identité réelle, certains semblent s’autoriser des propos qu’ils n’assumeraient probablement pas avec leur nom, leur visage et leur identité connus. Nous plaidons pour que les plateformes disposent de mécanismes permettant, dans le respect des libertés publiques, d’identifier réellement les titulaires des comptes en cas d’infraction. Il ne s’agit pas nécessairement d’imposer à chacun d’afficher publiquement son identité, mais de mettre fin au sentiment d’impunité que peut procurer l’anonymat.
Car critiquer le Secours populaire est parfaitement possible. Contester son action aussi. Discuter de l’immigration, de la politique sociale ou de l’utilisation de l’argent public relève du débat démocratique. Mais réduire des enfants à leur couleur de peau n’est pas un argument.
Heureusement, au milieu de ce torrent, d’autres internautes ont rappelé pourquoi nous avions partagé cette information. « Bravo au Secours populaire pour cette journée offerte aux enfants qui porteront un souvenir de vacances qui illuminera leurs yeux pour longtemps ! », écrit l’un d’eux, avant de déplorer les commentaires racistes et de rappeler que « la palette de couleurs de l’humanité offre une richesse incroyable de nuances ». Une autre internaute revient à l’essentiel : « Bravo pour cette initiative, pour que les enfants puissent changer d’air. Au moins, ils apprécient de voir la mer. »
C’était exactement le sujet. Des enfants. Une journée de vacances. La mer. Et une association qui s’organise pour leur offrir ce moment. Rien de plus. Mais en quelques heures, une simple information locale aura finalement raconté autre chose de notre époque : la formidable capacité des réseaux sociaux à mettre une initiative en lumière, mais aussi leurs difficultés persistantes à empêcher une poignée, puis parfois une foule d’utilisateurs, de transformer un espace de discussion en défouloir.
Nous continuerons à publier ce type d’informations. Nous continuerons également à bloquer les auteurs de propos manifestement racistes et à intervenir chaque fois que cela sera humainement possible. Les outils automatiques de Facebook continueront eux aussi à écarter une partie de ces contenus. Mais cette expérience nous laisse une question à laquelle les grandes plateformes devraient apporter une réponse : lorsque 2 000 commentaires arrivent sous une publication d’un média, qui peut sérieusement prétendre que la modération peut encore reposer uniquement sur celui qui tient la page ? La liberté d’expression mérite mieux que cela. Elle autorise la critique, la colère, l’ironie et le désaccord. Elle n’oblige pas un média à transformer sa page Facebook en mur où chacun pourrait écrire n’importe quoi sans jamais avoir à en répondre. Le crédit photo revient à Christophe Da Silva du Secours populaire français.


