La comédienne Marie Trintignant est morte en août 2003, après avoir été rouée de coups quelques jours plus tôt par son compagnon, le chanteur Bertrand Cantat. En avril 2022, c’est une autre Marie qui est tuée, étranglée par son ex-conjoint, Marco Katalay-Kalala, dans un appartement du quartier de Villejean, sous les yeux de leurs deux filles. Entre ces deux affaires, qui ont chacune défrayé la chronique à leur manière, plus de vingt ans se sont écoulés. Mais demeure toujours cette même interrogation : comment un homme qui aime sa femme peut-il en venir à la tuer ?
Devant la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine, ce mercredi 1er juillet, l’ancien judoka de 52 ans essuie son visage avec un mouchoir. On ne sait pas s’il chasse quelques larmes ou quelques gouttes de sueur. « Je ne suis pas un homme bien, ce que j’ai fait est ignoble », explique-t-il. Au bout de trois jours d’audience, il finit par craquer, légèrement mais sûrement. Sa carapace cède devant l’innommable. Devant lui s’avance Manon Le Roux, avocate de la Fédération nationale des victimes de féminicide. Grande par la taille et par le talent, elle égrène une longue liste de prénoms : Marie, Émilie, Sarah et toutes celles dont on a oublié le nom. « En 2024, 85 000 femmes ont été tuées dans le monde, soit une femme toutes les dix minutes. À chaque fois, ces histoires individuelles naissent d’une rencontre, d’une jalousie, d’une possession, de la violence. Et à chaque fois, ces histoires se terminent de la même manière : la femme meurt. »
Il y a quelques années, ces meurtres étaient encore qualifiés de crimes passionnels. « C’était presque une circonstance atténuante », note l’avocate. « C’était un peu excusable ! Il aura fallu des décennies pour enfin reconnaître qu’il n’y a aucun amour quand on commet un féminicide. On tue parce que l’on considère que la femme est une chose. » Longuement, Manon Le Roux décrit la mécanique de la possession. Longuement, elle évoque la violence insidieuse, imprévisible, du prévenu. «Mais cette stratégie de la violence ne s’arrête pas là. Il y a les mots qui font mal et les mots qui menacent pour un repas froid, une musique un peu forte… »
Redonner de la dignité
Se tournant vers le prévenu, Manon Le Roux redonne de la dignité à Marie et à toutes ces soeurs de la souffrance. « Les femmes qui meurent sont des résistantes, des combattantes, parce qu’elles ont osé s’opposer. » Avocate des deux filles de Marie Thakizimana, Delphine Caro rappelle, elle, l’innommable. « Le 16 décembre 2019, je me suis déjà levée devant le prévenu dans une salle d’audience. J’avais accompagné Marie, au visage tuméfié, aux paupières gonflées qu’elle ne pouvait à peine ouvrir devant les juges. Déjà, ce jour-là, on parlait de domination. Déjà, ce jour-là, il y avait eu des promesses de Marco Katalay-Kalala. Je plaidais pour Marie vivante, je plaidais pour les femmes, mais je n’aurai pas eu le temps de plaider pour son divorce. Me voilà maintenant à défendre la mémoire de Marie et de ses filles. »
Pour elle, les réponses du prévenu sont révélatrices du mépris d’un homme qui nie l’évidence et se fait passer pour une victime. Elles sont avant tout celles d’un manipulateur. Mais, comme sa consœur, elle préfère décrire Marie comme une femme battante. «Elle continuait à sourire, elle ne s’effondrait pas. Elle travaillait dans le maquillage comme pour cacher ses hématomes. » Pour elle, encore, Marco Katalay-Kalala n’a laissé aucune chance à son ex-compagne. « Rien n’a été un frein pour commettre l’irréparable, ni les cris de souffrance de sa femme, ni les appels à l’aide de ses enfants, ni le sang qui coule. »
Après le départ en sanglots de l’une des filles de la salle, Isabelle Bagot, avocate des autres filles, enfonce le clou. «Ce qui s’est passé dans la nuit du 12 avril, c’est l’aboutissement mortifère d’un processus qui durait depuis dix ans », plaide-t-elle. « Le prévenu a confisqué à mes deux jeunes clientes leur insouciance, leur besoin de sécurité. Elles repartiront avec ces deux questions : est-ce qu’il a pensé à nous quand il a tué notre mère ? Et pourquoi ce meurtre si notre père l’aimait ? » De l’autre côté de la barre, l’avocat général rend lui inaudible l’expression « crime passionnel » pour ne retenir que le mot féminicide. « Ce n’est plus un mot à la mode », martèle-t-il. « il désigne une réalité innommable : le triste compteur des victimes. »
Le triste compteur des victimes
Sans hésiter, le représentant du parquet balaie les circonstances atténuantes : l’alcoolisme, l’aveuglement, le trou noir, la jalousie… «Ce qui est certain, en revanche, c’est son absence de stabilité professionnelle, sa propre indolence qui le place à la remorque de sa femme. Ce qu’il exprime, c’est de l’humiliation. Il est victime de la situation qu’il avait lui-même créée. Il a tué une femme qui avait conquis sa liberté. C’est un meurtre, un féminicide, un crime marqué par une circonstance particulière : il a tué une mère sous les yeux de ses enfants. Je ne requiers pas une peine pour l’exemple, mais je dis que la décision de la cour aura valeur d’exemple pour dire à ceux qui viennent de Beauce ou du Congo que, dans la société dans laquelle nous vivons, les violences envers les femmes ne doivent plus être minimisées. En ce sens, je sollicite une peine de 26 ans de réclusion criminelle, avec une période de sûreté des deux tiers, une interdiction définitive du territoire français et le retrait de l’autorité parentale. »
Après les réquisitions, l’avocat de la défense, Arnaud Le Bourdais, n’a pas eu la tâche facile devant une salle entièrement acquise à Marie. Il a demandé la requalification du meurtre en coups mortels Avec pudeur, il a tenté de montrer le cheminement de son client. « Les premiers jours ont été compliqués. Mais ce matin, il s’est livré comme il s’était livré aux enquêteurs. Il a parlé avec simplicité, sans filet, spontanément, naturellement. Il a eu des mots durs contre lui. C’est pourquoi je demande aux jurés de regarder cet homme au-delà de la caricature et des schémas traditionnels. Vous avez devant vous un homme qui porte le poids de cette disparition. »
Au-delà, il a mis en avant l’absence de discernement (reconnu par les experts), l’alcoolisation, symptôme selon lui de sa dépression,. « Il aurait pu voler l’argent et partir au Congo. D’autres l’auraient fait. Lui est resté en France. C’est un homme défaillant, mais il n’en reste pas moins un homme curable et réadaptable. C’est pourquoi je demande qu’il ne soit pas privé de son autorité parentale, ni d’interdiction de séjour à la sortie de prison. » Demain, l’audience reprendra à 9 heures pour un verdict sans doute rendu en début d’après-midi.


