Tôt ce matin, ce 23 octobre, une pluie fine tombe sur le parc de Maurepas. Le long du jardin, sur le boulevard Raymond-Poincaré, quatre bus blancs sont stationnés dans le froid. Dans la bruine, des silhouettes tirent des valises détrempées et à roulettes vers les véhicules. Un petit geint ! Sur les visages des bambins, la fatigue, l’inquiétude et un peu de résignation.
Près de 180 personnes, dont 72 enfants, quittent la capitale bretonne ce matin. La plupart vivaient depuis des mois dans ce campement improvisé du parc, à quelques pas du centre-ville, sous les yeux des riverains. Sous des tentes, leurs conditions devenaient difficiles. « On part vers Brest avec ma famille », raconte un jeune serbe. « Cela faisait quatre mois qu’on vivait ici. On est huit, avec six enfants. Je ne sais pas où on va exactement. »
À l’intérieur du parc, le grand terrain de jeu a été transformé en zone d’attente. Ici, des hommes et des femmes de l’administration contrôlent les identités et orientent les familles vers les cars. Ils leur remettent des badges numérotés. Devant eux, les enfants se tiennent serrés contre leurs parents, les yeux écarquillés. Un père digne refuse de parler, à la presse. Son fils tente d’expliquer, mais un geste paternel de la main le fait taire.
Un peu plus loin, un homme traîne une valise à roulettes, furieux. « J’avais trouvé un boulot à Montfort, dans un abattoir. Je disposais un contrat. Et maintenant, ils m’envoient à cent kilomètres. Ce n’est pas normal. Je travaille, je ne comprends pas », s’emporte-t-il. Plus discrète, une jeune femme attend son tour pour monter dans un bus. Elle serre un sac contre elle, trempée jusqu’aux épaules. « Il fait très froid », dit-elle doucement. « Notre situation, ce n’est pas facile, c’est dur, vraiment. »
Un dispositif encadré
Sénégalaise, elle explique être arrivée en France le 12 janvier, seule. Depuis avril, elle vivait dans le camp de Maurepas, dans une petite tente, avec d’autres femmes. « La vie ici, c’était très pénible. Se laver, il fallait aller chaque matin au Secours catholique. Les conditions étaient très précaires, très, très difficiles », raconte-t-elle. « On ne sait pas encore s’ils vont nous loger. On attend qu’ils nous disent où ils vont nous amener. »
Sur place, le dispositif est strictement encadré. Les services de l’État sont venus nombreux, épaulés par la Protection civile, les associations et les forces de l’ordre. Gabriel Morin, directeur de cabinet du préfet de Bretagne, détaille l’opération, le ton posé, sous la pluie. « C’est une mise à l’abri des migrants qui sont dans le parc de Maurepas depuis plusieurs semaines, parfois plusieurs mois », explique-t-il. « Nous avons fait, il y a quelques jours, un recensement précis. Chaque personne a été identifiée individuellement, avec la composition familiale et les éventuelles difficultés. Nous avons ensuite établi des hébergements pour les accueillir. »
Selon lui, la majorité des hommes et des femmes seront dirigés vers des places d’urgence situées « dans la région Bretagne ». « Un peu moins de 200 individus vont être pris en charge », précise-t-il. « Le dispositif se déroule ce matin dans une ambiance plutôt sereine. Les personnes se sont organisées pour partir. Tout se passe bien, et elles s’orientent dans le calme vers les bus. »
« La tempête Benjamin a peut-être précipité l’expulsion, mais le démantèlement était prévu. On alertait depuis des semaines. Ils n’avaient plus le choix. » Armelle.
Derrière lui, les familles continuent d’avancer lentement, guidées par les agents. Les noms sont cochés sur des listes. Le parc, peu à peu, se vide. Pour les associations, cette opération reste douloureuse malgré son apparente maîtrise. « Les choses sont bien organisées, c’est vrai», confie Armelle du Mrap. Mais une évacuation comme ça, c’est toujours violentIl y aurait eu moyen de faire autrement, sans ce départ au petit matin, sans ce face-à-face avec la police. C’est une rupture de plus pour ces familles déjà fragiles. » À midi, les quatre bus ont quitté Rennes. Le parc de Maurepas retrouve désormais un calme étrange. Des équipes de nettoyage ramassent des jouets abandonnés, des chaussures perdues dans la boue. L’opération s’achève, mais la précarité demeure — déplacée, jamais résolue.


