À Rennes et à Saint-Malo, on a la rue de la Soif. À Paris, certains parlent de la rue de la Crêpe. Mais rue Montparnasse, dans ce coin du 14e arrondissement longtemps marqué par l’installation des Bretons montés à la capitale, c’est bien plus qu’un surnom : c’est une ambiance, presque un rituel. À deux pas de la gare et des théâtres de la Gaîté, cette petite rue concentre depuis des décennies une densité rare de crêperies (pas moins d’une dizaine). Malgré les modes et autres tendances culinaires, elle continue de séduire, midi et soir, touristes curieux, Parisiens fidèles et Bretons en quête d’un goût familier.
Ici, la Chandeleur ne se limite pas au début du mois de février. Elle dure toute l’année. Derrière les vitrines et les patronymes bretons, les billigs chauffent sans relâche. Ils sont plus que nécessaires pour confectionner complète, andouille, œuf-fromage, caramel beurre salé et la fameuse beurre-sucre. Parmi les adresses qui incarnent cet esprit, la Crêperie de Quiberon occupe une place à part. À sa tête, Bruno Yhuel, Breton d’origine, est installé là depuis plus d’une décennie. Arrivé à Paris en 2013 après un passage par le 11e arrondissement, il a trouvé ici son point d’ancrage. « Chez moi, j’ai beaucoup de Rennais, de Malouins, de Costarmoricains… un peu moins de Finistériens et de Morbihannais », glisse-t-il avec humour.
Dans son établissement racheté en 2023, la tradition reste le socle, avec quelques écarts maîtrisés comme cette galette au figatellu héritée de l’ancien propriétaire marié avec une Corse. «A cette table très chaleureuse, rien n’est laissé au hasard : excellence des produits dont la plupart sont bio, légumes de saison et charcuterie issus du marché local, farine de Bretagne bio également, cuisine 100% faite maison, pâte élaborée selon la plus pure tradition bretonne… Tout, ici, est au service du goût et de la gourmandise», convient le célèbre Gault&Millau.
Ce sérieux dans l’assiette n’empêche pas une vraie convivialité. Chez Bruno, les clients discutent, les accents se mélangent, et certains reviennent depuis des années. L’été, une terrasse prolonge l’expérience. Mais en août, direction le Festival interceltique de Lorient, où Bruno tient chaque année un grand stand. Un peu plus loin, la crêperie des Cormorans (saluée aussi par le guide) assure la relève. Reprise par Pascale et Olivier Moreau, elle mêle tradition et créativité. Pascale, passée par Ferrandi Paris, et Olivier, crêpier de métier, travaillent des recettes précises et du terroir. Leur Basquaise, relevée mais équilibrée, ou la Perros-Guirec aux noix de Saint-Jacques et jeunes pousses, témoignent d’un vrai souci du détail. En dessert, la Pont-Aven joue avec la glace de sarrasin, caramel, sablé, chantilly pour le plaisir des gourmets.
Dans cette artère parisienne, certaines enseignes sont là depuis longtemps. Le Petit Josselin, ouvert en 1969, reste fidèle à son décor, ses boiseries et à son histoire, née de la rencontre entre une Bretonne et un Italien passionné de cuisine. La Crêperie de Pont-Aven, elle, accueille depuis trente ans une clientèle régulière. Quant à la crêperie Plougastel, fondée en 1972, elle revendique une approche très traditionnelle, jusque dans le nom de ses galettes : Pleyben, Pouldreuzic, Saint-Guénolé.
À mesure qu’on avance, certaines misent sur la tradition pure, d’autres sur des recettes revisitées. Mais l’escale bretonne ne s’arrête pas là. À quelques mètres, rue d’Odessa, d’autres adresses prolongent l’expérience bretonne. Le Cœur de Breizh, tenu par une famille finistérienne, propose des galettes comme la Fouesnantaise, généreuse et réconfortante. Le Manoir Breton, installé depuis 1976, joue lui la carte d’un cadre plus classique avec boiseries et moulures, et une cuisine fidèle aux bases, comme sa Provençale à la ratatouille maison. A Paris, la Bretagne est devenue une rue, loin des tendances et des modes. Elle séduit ceux qui aiment le terroir et l’authenticité, sans dépenser trop de blés!


