RENNES, 6 novembre 2026 (PressPepper). Deux avocats rennais, associés d’un même cabinet, ont été sanctionnés, vendredi 6 novembre 2026, par le conseil régional de discipline des avocats près la cour d’appel de Rennes. Chacun a écopé de quinze jours d’interdiction d’exercer pour des faits de « maltraitance managériale ». À l’audience, plusieurs anciennes collaboratrices avaient dénoncé des humiliations, des propos sexistes et des comportements particulièrement difficiles à vivre pendant leur grossesse. Les deux associés ont contesté une partie des accusations.
Les deux avocats, que nous appellerons Me A. et Me B., exercent depuis vingt-six ans et sont associés fondateurs d’un cabinet implanté dans la métropole rennaise. À l’issue de la procédure disciplinaire, ils ont été sanctionnés de quinze jours d’interdiction d’exercer chacun. Me A. a également écopé de quinze jours supplémentaires avec sursis. Tous deux ont été privés, pendant cinq ans, de la possibilité de siéger au conseil de l’ordre ou au Conseil national des barreaux, ainsi que de devenir bâtonnier. Ces sanctions restent toutefois très inférieures aux réquisitions du bâtonnier de Rennes, qui avait demandé six mois d’interdiction ferme pour chacun des deux associés.
Des collaboratrices qui dénoncent des humiliations
L’affaire avait débuté en 2023, lorsqu’une collaboratrice libérale du cabinet avait saisi l’ordre des avocats de Rennes. Cette professionnelle, pourtant qualifiée d’« excellente » par Me A., affirmait avoir subi des « scènes empreintes d’agressivité et d’humiliations » après avoir annoncé sa grossesse à son employeur. Elle avait alors pris contact avec une ancienne collaboratrice, partie du cabinet en 2017 alors qu’elle attendait également un enfant. Cette dernière décrivait elle aussi une expérience particulièrement douloureuse. Elle disait en être ressortie « fracassée » et « broyée », après avoir travaillé dans un environnement où on lui parlait « comme de la merde ». Elle estimait même avoir « mis en péril (son) bébé » et avait conseillé à sa consœur de « se sauver ».
Au fil de la procédure, quatre autres anciennes collaboratrices ont été entendues par la profession. Leurs témoignages décrivaient un climat professionnel pesant, marqué par des exigences horaires, un contrôle strict du travail et des tensions autour de la rémunération. Certaines affirmaient avoir été traitées d’« égoïstes » lorsqu’elles demandaient davantage de « transparence » sur les rétrocessions d’honoraires. Ces avocates exerçaient pourtant sous le statut de collaboratrices libérales, qui doit notamment leur permettre de développer leur propre clientèle. Selon leurs déclarations, elles étaient néanmoins incitées à arriver « pas trop tard » le matin et à repartir « pas trop tôt » le soir. L’une d’elles avait également rapporté une altercation particulièrement violente, au cours de laquelle elle aurait été traitée de « complètement tarée ». Cette scène serait survenue après qu’elle avait signalé à l’ordre des avocats une offre d’emploi qu’elle jugeait mensongère, destinée selon elle à remplacer une consœur enceinte.
Des propos à caractère sexuel également dénoncés
Les accusations ne concernaient pas uniquement les méthodes de management. Plusieurs témoignages faisaient également état de plaisanteries à caractère sexuel, parfois particulièrement crues. Me B. aurait ainsi comparé un « tableau de cyprès avec la lune », accroché aux murs du cabinet, à une « forêt de phallus qui pénètrent la lune ». Lors d’un événement professionnel organisé dans un bar à Saint-Malo, l’avocat aurait également promis « une grosse (éjaculation, ndlr) faciale » à une femme qui se trouvait devant lui, tout en mimant un geste de masturbation avec une bouteille de champagne.
Une élève-avocate avait, de son côté, rapporté que cet associé lui donnait régulièrement des surnoms familiers, tels que « Ma biche », « Ma cocotte », « Mon p’tit chat » ou « Ma chérie ». Il lui aurait également demandé, un soir où elle se rendait à une soirée du barreau, si elle allait « ken ». Devant le conseil régional de discipline, Me B. a reconnu avoir « manqué d’à-propos ». Il a expliqué avoir fait preuve d’une « bienveillance mal placée », affirmant s’être adressé à cette jeune femme « comme si c’était une copine de ma fille ». Il la décrivait comme une personne « très ouverte », « hyper à l’aise » et qui « parlait de tout ». Pour mieux faire comprendre sa personnalité, l’avocat a évoqué son parcours d’« ancien sportif d’assez haut niveau», son investissement professionnel et ses engagements associatifs. Se présentant comme un « gros travailleur », « passionné » par son métier, il a aussi indiqué qu’il allait « chanter à l’EHPAD ». Un portrait personnel qu’il a complété en assurant avoir « horreur de se mettre en avant ».
« On avait une réputation qui était épouvantable »
De son côté, Me A a reconnu que l’atmosphère au sein du cabinet avait pu se dégrader. « À un moment l’ambiance était très délétère et ça irradiait dans tout le barreau », a-t-il déclaré devant ses pairs. L’avocat a au passage évoqué les conséquences de cette mauvaise réputation image de son cabinet. « On avait une réputation qui était épouvantable, à croire qu’on était des Thénardier chez [le cabinet]… Les petits copains aux audiences nous dénigraient largement. » Pour autant, il a tenu à présenter un autre visage de son cabinet, où l’on « rigole » aussi. Il a évoqué la participation récente au Marathon Vert de Rennes et les fêtes de fin d’année, lorsque les secrétaires « se déguisent en sapins » et les collaborateurs « en lutins », quand ils ne viennent pas avec « des pulls de Noël ». Une ambiance festive qu’il a opposée, dans sa défense, aux témoignages particulièrement sombres de ses anciennes collaboratrices.
Toutefois, il a contesté une grande partie des accusations. S’il a admis des « incompréhensions » et des « passages mal gérés » avec deux anciennes collaboratrices, il a dénoncé, pour les autres témoignages, des « haines » et des « rancœurs » dirigées contre des patrons assimilés à des « mâles dominants ». Selon lui, certaines collaboratrices auraient développé une forme de solidarité contre la direction du cabinet. Elles échangeaient notamment au sein d’un groupe WhatsApp intitulé « Koh-Lanta : il n’en restera qu’un ».
Concernant l’une des collaboratrices enceinte, Me A. a expliqué avoir simplement voulu contrôler certains dossiers dans la perspective de son départ en congé maternité, après avoir constaté des difficultés dans son travail. Son avocat, Me Pascal Rouiller, a vivement contesté la présentation des faits par le bâtonnier. Il a dénoncé un « terrible réquisitoire sans aucune nuance » et évoqué ironiquement un « procès en esclavage moderne ». La défense a également insisté sur les conditions financières proposées aux collaborateurs libéraux, dont les rémunérations seraient supérieures de 25 % à la moyenne nationale. « Mais cela n’est pas gratuit, tout cela se paye », a répliqué le bâtonnier.
Six mois d’interdiction avaient été requis
Pour Me Paul Delacourt, bâtonnier du barreau de Rennes, les faits dénoncés justifiaient des sanctions particulièrement sévères. Il avait requis six mois d’interdiction ferme contre chacun des deux associés, ainsi qu’une interdiction de recruter des stagiaires ou des collaborateurs libéraux pendant deux ans. Il avait également demandé une formation complémentaire en déontologie et la publicité de la décision disciplinaire par affichage dans l’ensemble des barreaux concernés.
À l’audience, le bâtonnier a voulu dépasser le seul cas de ce cabinet pour évoquer les difficultés rencontrées dans la profession. « Peut-être que certains d’entre vous, dans leur for intérieur, se disent que tout cela n’a rien d’exceptionnel… mais ce n’est pas parce que cela est vécu dans de nombreux cabinets, par de nombreux avocats, que ces pratiques doivent perdurer », a-t-il déclaré. Il a en outre rappelé qu’environ 30 % des avocats quittaient la profession avant dix ans d’ancienneté, appelant à « stopper l’hémorragie ». Face à ces réquisitions, Me A. avait évoqué le risque d’une véritable « condamnation à mort » professionnelle.
La question de l’omerta au sein de la profession
Depuis janvier 2026, le cabinet a fait appel à une structure spécialisée dans l’accompagnement des dirigeants afin d’améliorer son fonctionnement interne. Un audit a été réalisé, mais ses conclusions n’ont pas été communiquées au conseil régional de discipline, a relevé le bâtonnier. L’audience a également été marquée par un débat sur sa publicité. Au début des débats, Me Pascal Rouiller, défendant l’un des avocats, avait sollicité un huis clos, notamment pour préserver l’identité des collaboratrices et des clients susceptibles d’être évoqués. « On sait les effets délétères d’une telle publicité », avait-il averti, mentionnant qu’un article de presse avait déjà été consacré à cette affaire. Cette demande s’est heurtée à l’opposition du bâtonnier de Rennes, qui a défendu le principe de transparence des procédures disciplinaires.
« Si, à chaque fois qu’on a un dossier disciplinaire, il y a systématiquement un huis clos qui est prononcé, alors ne vous étonnez pas si revient à vos oreilles la petite musique de l’omerta au sein de la profession », a lancé Me Paul Delacourt aux onze membres du conseil régional de discipline. Il a au passage souligné que de nombreux avocats regrettaient de ne pas connaître les suites données aux procédures engagées contre certains de leurs confrères. Le conseil régional de discipline a finalement rejeté la demande de huis clos, au nom du principe de publicité des débats.
Au terme de cette procédure, les deux associés ont donc été sanctionnés, mais dans des proportions sensiblement inférieures aux réquisitions du bâtonnier. La décision peut faire l’objet d’un appel dans un délai d’un mois à compter de sa notification. Au-delà des sanctions, cette affaire pose une question plus large : celle des conditions de travail des collaborateurs libéraux et de la capacité de la profession à traiter, en toute transparence, les comportements dénoncés en son sein. En tout cas, mauvaise semaine pour les avocats rennais, trois autres ont été poursuivis pour violation du secret professionnel devant le tribunal correctionnel, ce lundi 2 novembre.


