Kolbuaj Lulash (notre photo) est Albanais. Avec sa femme et son petit garçon, il vit peut-être le moment le plus difficile de sa vie, depuis son arrivée en France en 2017. Professeur de français dans son pays, il se retrouve à la rue. Mercredi dernier, 19 octobre, la maison où il résidait avec sa famille dans une chambre depuis quelque temps, à L’Hermitage, a été tout bonnement détruite par un bulldozer. « Je pensais pourtant être dans mon bon droit. Je payais à un compatriote un loyer de 300 euros. » Mais son « ami » avait omis de lui dire l’essentiel : il n’en était pas propriétaire.
Tout juste après la démolition, j’ai retrouvé ma femme inanimée devant un tas de gravats. Elle n’avait pas eu le temps de récupérer la plupart de nos affaires. »

Une semaine après, l’homme est encore tout retourné. « Mon fils ne comprend pas ce qui lui arrive. » À l’école de Beauregard (Sonia Delaunay) où son enfant est scolarisé, les parents sont scandalisés, sous le choc. « Leur logement a été détruit. De telles pratiques sont une honte. C’est encore une famille qui va venir grossir le nombre de personnes à la rue à Rennes», explique une maman.
La dame a récupéré le plus important : les papiers et quelques effets personnels », précise une mère de l’école. « Le reste est dans les décombres. »
Mais comment en est-on arrivé là ? Kolbuaj Lulash, avec sa famille, vivait à L’Hermitage depuis plusieurs mois. En recevant un courrier d’huissier, il a compris l’impensable. Sa maison était en fait squattée par son compatriote, ayant déjà fait l’objet d’une mesure d’expulsion, le 29 avril dernier. Immédiatement, le réfugié tente l’impossible. Il saisit le juge de l’exécution pour éviter le pire. « Une audience était fixée le 10 novembre.» Sauf que le propriétaire de la demeure (une entreprise de travaux publics des Côtes-d’Armor, le groupe Lessard) a pris les devants. Il a demandé à un huissier (étude Delanoë) et aux forces de l’ordre d’expulser les Albanais et par la même occasion de raser la demeure pour en faire sans doute un projet immobilier.
L’enfant albanais est toujours venu à l’école, même quand les parents habitaient à la Guerche », assure une maman.
Le jour même, le père de famille joint son avocate rennaise Élise Gaidot, qui, elle-même, tente de téléphoner à la préfecture pour interrompre l’évacuation. Au regard de la situation, le préfet enjoint immédiatement l’huissier d’arrêter la procédure (bien que celle-ci ne soit pas suspensive). Mais il est trop tard. L’engin de TP a rempli sa funeste mission.
La nuit, suivant la destruction, la famille dort dehors à côté de la maison en ruines sous une tente. « Je l’ai tenue durant des heures avec mes mains en luttant contre le vent et contre l’orage. » Depuis quelques temps, la famille loge un jour sur deux dans un appartement meublé prêté par un parent d’élève. « Nous cherchons une solution plus pérenne pour l’hiver, » précise une maman.
Interrogée, son avocate est un brin interloquée. « La situation de mon client valait la peine d’être entendue devant un tribunal », explique-t-elle. « Nous avions saisi le juge de l’exécution. Le magistrat ne devait pas revenir sur la mesure d’éviction somme toute légale. Le 10 novembre prochain, il devait apprécier s’il était légitime de donner un délai à mes clients. » Devant la justice, l’enjeu était donc énorme à quelques jours de la trêve hivernale interdisant les expulsions à compter du 15 novembre. « Le juge aurait pu tenir compte de « l’entourloupe » vécue par la famille, des soucis de santé de la mère et de la scolarité de l’enfant. Il y avait peut-être une opportunité de les laisser dans les lieux, surtout que mes clients n’avaient pas le sentiment d’être entrés dans la maison de manière illégitime.»
D’un côté, on ne loge pas les migrants. De l’autre, on les expulse », indique un militant associatif.
À l’heure d’aujourd’hui, l’avocate s’interroge avec son clients sur les suites à donner. Elle réfléchit à engager une procédure à l’encontre de l’huissier. « Dans une expulsion, ces professionnels doivent inventorier tous les objets. Mais à L’Hermitage, il n’a pas été effectué un tel inventaire. Il a fait détruire la maison avec les affaires à l’intérieur…Dans ce genre de dossier, ajoute-t-elle, il y a toujours un conflit entre l’intérêt du propriétaire et des évacués. Mais là, on n’était pas dans le cas d’un bailleur qui voulait reloger dans les lieux. »
Face à ce drame, l’avocate met aujourd’hui en avant la « situation précaire » des Albanais. « Ce furent des années d’activités pour rassembler toutes leurs affaires et celles du petit garçon. Cela ne peut que heurter personnellement. Cette famille est très courageuse, honnête et débrouillarde. Elle ne démérite pas dans les efforts qu’elle fait pour obtenir une régularisation. Malheureusement, elle joue souvent de malchance. La mère a travaillé en temps partiel grâce à son titre de séjour d’étranger malade. Le jour où elle a pu décrocher un temps plein, elle a reçu une obligation de quitter le territoire.» La famille ne peut pas actuellement durant un an effectuer une demande de rester en France, étant soumise à une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Trente-huit enfants dorment dans la rue, à présent, à Rennes.
Infos + : Joint par nos soins, Jean-Charles Lessard, en vacances, tombe des nues. « Je ne connaissais pas la situation de cette famille, confie-t-il. Mais depuis trois ans (date de l’achat de la maison), on nous mène en bateau ! J’ai respecté la loi pour conduire à bien un projet d’extension industrielle. Je ne pouvais pas laisser sur le site une maison en délabrement.» Et d’ajouter : «Je n’ai rien contre les migrants. Dans nos entreprises, nous vivons actuellement des problèmes de recrutement et nous sommes les premiers à en embaucher.»
Dernière minute : A la suite de l’article, un proche de ce dossier affirme que le contrat passé entre les deux Albanais était lié au paiement de facture d’eau et d’électricité (il nous a fourni le contrat). Il ajoute que la maison était jugée dangereuse et que le premier Albanais avait quitté pour cette raison les lieux.
Infos ++ : «J’étais un peu étonnée que la préfecture — qui évoque le mal-logement des migrants depuis quelques semaines — ait laissé procéder à l’expulsion malgré la saisine du juge de l’exécution (JEC). Mais en lui téléphonant, j’ai appris qu’elle n’avait pas été avertie de la procédure devant le JEC par l’huissier. La préfecture n’aurait peut-être pas autorisé une telle procédure si elle avait obtenu toutes les informations », confie l’avocate.



