Jadis, dans les maisons bretonnes, la maîtresse de maison découpait dans le gâteau dominical une grande part pour les plus démunis. Sous les yeux ébahis des plus jeunes (qui espéraient secrètement du rab!), elle expliquait aux plus incrédules les raisons de cette générosité familiale : c’est la part du pauvre ! Naguère, encore, les fidèles de nos églises déposaient leur obole, lors de la quête. Les plus modestes donnaient parfois autant, proportionnellement, que les plus aisés. Il y avait dans ces gestes quelque chose de simple, de presque naturel : on ne gardait pas tout pour soi et l’on pensait aux autres !
Les temps ont bien changé. Les familles se sont dispersées, les églises se sont vidées et la solidarité s’est progressivement institutionnalisée au fil du temps. L’État, les collectivités, les organismes sociaux ont pris le relais de cette charité d’autrefois. Mais cette redistribution, aussi nécessaire soit-elle, ne suffit plus à apaiser les frustrations, les tensions, les revendications. Les finances publiques sont exsangues, les communes comptent leurs sous et les Français, eux, ont parfois le sentiment de payer toujours davantage pour recevoir toujours moins. Pour beaucoup, même un steak, un plein de carburant ou un déjeuner au Flunch du coin deviennent des dépenses qu’il faut calculer !
Alors, que faire ? Faut-il encore ponctionner les contribuables ? Certains le pensent. Mais à l’heure où la colère gronde et où les vitrines volent en éclats, cette réponse purement comptable risque de provoquer bien des incompréhensions. Nous irions dans le mur. Tout droit dans le mur. Peut-être faudrait-il alors commencer par quelque chose de plus simple : retrouver le sens de la considération. Non pas cette compassion de circonstance, servie entre deux éléments de langage, mais une véritable empathie. Celle qui pousse à écouter avant de décider, à donner l’exemple avant de demander des sacrifices. Nos gouvernants ont trop souvent oublié qu’un pays ne se dirige pas seulement avec des chiffres, des normes et des circulaires, du haut d’un piédestal élyséen ou ministériel. Il se gouverne aussi avec du cœur.
Car les Français ne sont pas des moutons. Ils sont informés, cultivés, attentifs aux contradictions de ceux qui les dirigent. N’importe quel Creusois est parfaitement capable de comprendre les abus d’un système et les privilèges d’un entre-soi devenu difficilement supportable. N’importe quel ouvrier alsacien peut légitimement s’interroger lorsqu’on lui vante les mérites du vélo cargo alors qu’il doit parcourir chaque matin plusieurs dizaines de kilomètres pour rejoindre son usine. Ce n’est pas refuser le progrès que de rappeler les réalités de la vie.
La France a besoin de réconcilier ses enfants. Elle a besoin de gestes forts, d’exemplarité, de justice et, surtout, de respect. Il ne s’agit pas seulement de distribuer davantage d’argent. Il s’agit de rendre à cette France laborieuse, silencieuse, souvent oubliée, le sentiment qu’elle existe, qu’elle compte et qu’elle mérite autant d’attention que les cercles du pouvoir. Il y a peu, nous avons su trouver des centaines de millions d’euros pour relever Notre-Dame de Paris. Et nous avons eu raison. Une nation qui abandonne ses monuments abandonne une part de son âme. Mais une nation qui oublie les plus modestes risque de perdre bien davantage encore.
Alors, puisque nous avons su sauver les pierres de Notre-Dame, saurons-nous aussi prendre soin de ses ouailles ? Il serait peut-être temps de remettre la part du pauvre sur la table. Cette responsabilité n’incombe pas seulement à nos gouvernants. Elle appartient à chacun d’entre nous (et surtout aux plus riches d’entre nous). À la hauteur de nos moyens, dans nos gestes quotidiens, dans notre attention aux autres, nous pouvons tous retrouver cette générosité simple qui faisait autrefois la grandeur des familles. Donner un peu de son argent, de son temps, de son écoute. Sans ostentation, sans attendre de retour, simplement parce que l’autre en a besoin. Après tout, la part du pauvre n’a jamais été une question de richesse. Elle a toujours été une question de cœur. Aujourd’hui, des centaines de milliers de Français seront encore une fois dans la rue. Puisse-t-on les écouter ?


