24.8 C
Rennes
samedi 30 mai 2026
AccueilActualitésCes Bretons qui ont façonné Saint-Denis : l’histoire oubliée d’un exil ouvrier

Ces Bretons qui ont façonné Saint-Denis : l’histoire oubliée d’un exil ouvrier

Une cornemuse qui résonne dans une rue de Seine-Saint-Denis. Le gwenn ha du flottant dans le vent. Un fest-noz où se croisent habitants d’origine kabyle, malienne, ivoirienne ou bretonne. À Saint-Denis, rien de surprenant. Aux portes de Paris, cette ville aujourd’hui aux couleurs insoumises a longtemps été l’un des plus grands foyers bretons hors de Bretagne, après sans doute le quartier Montparnasse.

Dans Saint-Denis, refuge d’irréductibles Bretons, Arte remonte un exil ouvrier massif venu des campagnes bretonnes au milieu du XIXe siècle. Bien loin des ports, des tempêtes et des Monts d’Arrée, la ville attire les industriels. En quelques décennies, la commune devient l’une des plus grandes zones industrielles d’Europe. « À la faveur de la construction du canal de Saint-Denis, puis de l’arrivée des voies ferrées, cet espace devient particulièrement propice à l’installation des industries », explique le chercheur en histoire, Fabrice Langrognet. « Mais qui dit usine dit besoin de main-d’œuvre.»

À plusieurs centaines de kilomètres de là, la Bretagne traverse une période difficile. Dans certaines campagnes, la misère pousse au départ. A Saint-Denis, ils arrivent par milliers par train. Souvent jeunes, pauvres, parfois analphabètes, beaucoup maîtrisent mal le français et ne parlent que breton. Ils trouvent du travail dans les teintureries, les tanneries ou les fonderies. Dans des logements précaires, ils logent des chambres surpeuplées sous le regard souvent méprisant des Franciliens. « A la fin du XIXe siècle, il y a déjà deux milles Bretons.»

Ces travailleurs venus nourrir le ventre des usines forment la première grande vague d’immigration de la ville », rappelle le documentaire.

Longtemps, les Bretons de Saint-Denis sont considérés comme une population à part. Ils sont déracinés. Ils sont cantonnés aux emplois les plus pénibles. Pourtant, leur nombre ne cesse d’augmenter. Dans les années 1950, un habitant sur deux de la ville est d’ascendance bretonne.  Mais en terre francilienne, terre de luttes sociales et de pensée révolutionnaire, les Bretons commencent à se rebiffer !  « Une fois à Saint-Denis, dans un terreau où les idées révolutionnaires se développent très rapidement, Bretonnes et Bretons deviennent, pour beaucoup, des gens qui s’engagent dans les mouvements socialistes », raconte une intervenante du documentaire.

Au cœur de cette histoire, une figure émerge : Jean Trémel, employé des chemins de fer originaire de Plussulien, dans les Côtes-d’Armor. Syndicaliste convaincu, renvoyé pour son activisme, il devient rapidement l’un des hommes-clés de la communauté bretonne. «Jean Trémel parlait breton et français, indique Gérard Réquigny, président de l’Amicale des Bretons, ce qui lui permettait de jouer un rôle d’interface entre les Bretons et leurs employeurs, les Bretons et leurs logeurs, les Bretons et l’administration. »

À une époque où certains ouvriers ne maîtrisent pas le français, Jean Trémel aide à traduire, négocier, expliquer. Très vite, il acquiert une place centrale. Avec son frère Jules, Jean Trémel, devenu conseiller municipal, fonde en 1933 l’Amicale des Bretons de Saint-Denis. L’association distribue des aides, organise des collectes et soutient les plus fragiles. Mais elle devient surtout un lieu de rassemblement et de sociabilité. Chaque année, des milliers de Bretons participent aux grands « pardons » de Saint-Denis.

Mais ici, le folklore prend une tournure singulière. Face à la basilique des rois de France, on écoute des discours sur la condition ouvrière et la dictature du prolétariat. Puis on chante L’Internationale… en breton. « Dès la création de l’Amicale, il y a toujours eu des fêtes organisées », raconte un témoin dans le documentaire. « Des fêtes qui alliaient musique, danse et sport. Petit à petit, elles se sont transformées en véritables pardons laïcs. C’était le rendez-vous annuel où l’on pouvait parler du pays.»

Ces rassemblements durent parfois plusieurs jours. On y retrouve des cousins venus du pays, on échange des nouvelles de Bretagne, on danse au son du bignou. Parmi les moments les plus attendus figure l’élection de la « reine des Bretons », présentée comme une « beauté prolétaire », à mille lieues de l’image folklorique de Bécassine. À Saint-Denis, les Bretons participent peu à peu à faire émerger un bastion de gauche. Socialistes puis communistes convaincus, ils s’engagent fortement dans la vie publique locale. « Les Bretons ont empoigné la vie politique à Saint-Denis grâce à l’Amicale, qui a été une des forces organisées qui a fait front à Jacques Doriot, figure du fascisme français », explique Patrick Braouezec.

Soutenu par cette communauté ouvrière, Auguste Gillot, résistant communiste, prend la tête de la ville et l’incarne pendant plusieurs décennies. Puis les années passent. À partir des années 1970, l’Ouest de la France se développe, les enfants d’ouvriers bretons deviennent enseignants, ingénieurs ou fonctionnaires. L’exil cesse progressivement d’être une nécessité. Mais la mémoire, elle, demeure. Aujourd’hui, les Bretons et leurs descendants représentent environ 10 % de la population de Saint-Denis. Entre-temps, d’autres migrations ont façonné la ville : Algériens, Arméniens, Maliens, Pakistanais ou encore Ivoiriens composent désormais une commune devenue l’une des plus cosmopolites de France, forte de 134 nationalités.

À Saint-Denis, les fest-noz attirent désormais bien au-delà de la communauté bretonne. On y organise des bals breton-berbères, des ateliers de danse ivoiro-bretonnes, des fêtes populaires où les origines importent moins que le plaisir de partager un moment ensemble. « Ici, la danse bretonne rassemble», glisse une Bretonne. Peut-être est-ce cela, finalement, l’héritage le plus durable des Bretons de Saint-Denis : avoir transmis à une ville-monde l’idée qu’une communauté peut défendre ses racines et faire de l’accueil une culture commune.

L’ancien maire, Patrick Braouezec
jean-christophe collet
jean-christophe collet
Lancé par le journaliste Jean-Christophe Collet en 2012/2013, www.rennes-infos-autrement.fr devient un site d’informations en 2015 et est reconnu comme site d’informations en ligne par le ministère de la Culture et de la communication.

// Dernières nouvelles publiées

la fermeture nocturne de la promenade des Remparts interroge… et rassure aussi

« Ah, c’est déjà fermé ? » Devant les grilles de la promenade des Remparts, au pied des Portes Mordelaises, certains promeneurs découvrent avec...
- Advertisement -
- Advertisement -

// Ces articles peuvent vous intéresser