Dans une allée discrète du cimetière du Nord de Rennes, un soldat de bronze est figé dans l’éternité. Il porte une médaille, tient un livre (un missel) et est coiffé du casque du Général Adrian. Ses mains sont jointes, son regard grave, presque vide. Ce visage de métal représente André Jules Artur, enfant de Rennes, mort à la guerre à vingt-neuf ans, et dont la famille a voulu conserver un souvenir mémoriel.
André Jules Artur naît le 28 mars 1889 à Rennes, fils de Charles Prudent Artur et d’Aimée Gérard. Il grandit dans la capitale bretonne encore paisible, sans imaginer que l’Europe s’embrasera avant qu’il n’atteigne la trentaine. Difficile de savoir ce que fut la vie d’André Jules avant son incorporation le 4 octobre 1910 comme jeune soldat appelé. Peut-être habitait-il rue de Brest ? Peut-être exerçait-il le métier de tanneur, comme on le déchiffre tant bien que mal sur sa fiche de matricule ?
Mobilisé en mai 1917 par le conseil de réforme de Rennes, André Jules Artur devient sapeur-mineur dans le 7e régiment du génie, unité solidement ancrée à Rennes. Sous l’uniforme, il creuse, fait sauter, répare. Il travaille la nuit, sous les obus, là où l’infanterie ne peut plus passer. Son destin se scelle au printemps 1918. Le 27 mai, à l’aube, l’armée allemande déclenche une offensive massive sur le Chemin des Dames : l’opération connue sous le nom Blücher-Yorck. En quelques heures, les lignes françaises sont enfoncées par les « Boches ».
Le 28 mai, la ville de Soissons tombe. Le 29 mai 1918, le front est en pleine dislocation autour de Juvigny, au lieu-dit La Raperie. Ce village n’est plus qu’un champ de ruines. Dans ce chaos, les unités du Génie sont sans doute envoyées en urgence pour maintenir des itinéraires, aménager des positions de fortune, tenter de ralentir l’avance ennemie sous les bombardements continus. C’est là qu’André Jules Artur disparaît éternellement. Les registres militaires mentionnent simplement : « Disparu au combat de Juvigny-La Raperie ».
Pour son action héroïque, le soldat décroche la Médaille Militaire, plus haute distinction militaire pour les hommes du rang (c’est-à-dire ceux qui ne sont pas officiers). «Cette médaille militaire lui a été accordée à titre posthume en 1923, en même temps que la Croix de guerre avec étoile de bronze», indique Isabelle Cardin, Déléguée générale adjointe du Souvenir Français d’Ille-et-Vilaine.
La guerre s’achève après quatre ans de drame, mais pour la famille Artur, tout commence. Il faut des années pour que la disparition devienne officielle. Le 14 février 1921, un jugement est enfin rendu à Rennes. André Jules Artur est juridiquement déclaré décédé. Le 23 février 1921, l’acte de décès est transcrit dans les registres de l’état civil rennais. La mention « Mort pour la France » est alors reconnue. Son nom rejoint le Livre d’or de la Ville de Rennes et celui de la paroisse Saint-Étienne, parmi des centaines d’autres.
Toutefois, sa famille choisit de lui offrir davantage qu’une ligne gravée sur un registre jauni par les années. Elle commande une sculpture figurative en bronze, rare dans les cimetières rennais. Typique des années 1920, l’œuvre représente une mémoire intime, douloureuse, à hauteur d’homme, loin des grandes statues collectives. «Son père était un industriel, négociant en cuir, ce qui explique que la famille ait eu les moyens de faire ériger ce bas-relief sur la sépulture familiale en souvenir de son plus jeune fils, dont le corps n’a jamais été retrouvé.»
Sur sa tombe, une phrase retient le visiteur. « Adieu, mon cher père, je t’ai quitté pour me donner et défendre notre chère France qui a perdu plus d’un million de mes frères. » Aujourd’hui encore, la sépulture d’André Jules Artur raconte une autre histoire de la Grande Guerre : celle des sapeurs, des disparus. Elle renvoie étrangement au monument du Souvenir français, érigé dans le cimetière de l’Est par le capitaine Huguet, premier président du Souvenir Français d’Ille-et-Vilaine à la fin du XIXe siècle (voir l’histoire du site).



