Au lendemain d’une journée de mobilisation qui a rassemblé 20 600 personnes selon la préfecture, jusqu’à 35 000 selon les syndicats, les réactions se multiplient à Rennes sur les réseaux sociaux et par le biais de communiqués envoyés à notre rédaction. Entre satisfaction face à l’ampleur du cortège, dénonciation des violences et critiques de la stratégie policière, chaque camp livre sa lecture d’une journée marquée par deux visages : l’engouement populaire des syndicats et les affrontements en marge.
La journée du 5 novembre n’en finit pas de faire réagir. Si le cortège syndical a longtemps défilé dans une atmosphère relativement calme, la suite de la mobilisation a été marquée par des tensions, des dégradations et de nombreuses interpellations (voir notre notre article). Depuis, les prises de position qui se succèdent depuis jeudi soir illustrent les divisions profondes autour de la contestation sociale, de la place des lycéens dans le mouvement et des méthodes de maintien de l’ordre.
Pour Marie Mesmeur, députée insoumise de Rennes, le premier enseignement est celui de la participation des salariés, retraités, lycéens, étudiants, enseignants et parents d’élèves. « Le gouvernement a raison d’avoir peur. Après deux mois, la mobilisation ne faiblit toujours pas ! » écrit-elle sur X. Retenant le chiffre de « 35 000 manifestants dans les rues de Rennes», elle évoque « une mobilisation historique qui marque une détermination intacte » pour la défense des services publics, de l’égalité des chances et du pouvoir d’achat. « La rue fera plier Macron ! » Sa lecture est proche de celle de Nathalie Appéré, même si la maire de Rennes adopte en revanche une expression plus institutionnelle. « La manifestation contre la vie chère et pour une vie digne, déclarée et encadrée par une très large intersyndicale, a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de manifestants aujourd’hui à Rennes », s’est réjouie la maire sur sa page Facebook.
L’immense majorité des manifestants ont porté leurs revendications de manière responsable, pacifique et joyeuse », la maire.
Dans cette manifestation, la maire de Rennes voit le signe d’un malaise social plus profond. « Cette très forte mobilisation, qui se poursuit et s’accentue, traduit le mal-être de nombreuses Françaises et de nombreux Français », estime-t-elle. Nathalie Appéré cite notamment « les inégalités », « les prix du logement », la précarité des personnes les moins favorisées, les « renoncements écologiques » et la situation financière des collectivités locales. «Le gouvernement doit prendre des mesures urgentes » afin « d’améliorer la vie quotidienne, redonner des perspectives à notre pays, et un avenir à notre jeunesse ».
Mais la maire condamne aussi les violences commises en marge du défilé. « Depuis ce matin, en marge de la mobilisation, des violences et des dégradations intolérables ont été commises à Rennes », écrit-elle. «Des policiers et des gendarmes ont été délibérément pris pour cibles. C’est inacceptable. » Au lendemain des violences, elle apporte son soutien aux forces de l’ordre, mais également aux commerçants, acteurs économiques, habitants et manifestants touchés par les agissements de groupes violents. « Les auteurs de ces actes intolérables salissent la mobilisation sur laquelle ils prétendent s’appuyer et devront répondre de leurs actes devant la justice », prévient-elle. Au passage, Nathalie Appéré demande des explications autour des opérations de police . « Des lycéens, des enseignants et des parents d’élèves ont dénoncé des interpellations et des interventions violentes des forces de l’ordre aux abords de lycées », note-t-elle. « Dans notre État de droit, la justice doit être saisie de l’ensemble de ces faits et des enquêtes doivent pouvoir être menées afin de faire toute la lumière et d’établir les responsabilités. »
Du côté de Sud-PTT Ille-et-Vilaine, la tonalité est plus offensive. Le syndicat conteste l’estimation préfectorale de 20 600 participants. « Compte tenu de la foule, il est difficile de faire une estimation exacte », explique-t-il. En comparaison avec d’autres mobilisations, il évalue le nombre de manifestants « entre 35 000 et 38 000 ». « Du rarement vu ! », ajoute-t-il. Mais le syndicat ne s’arrête pas à la bataille des chiffres. Il critique ouvertement le dispositif déployé pendant la manifestation. « Comme nous l’avions indiqué à la lecture du communiqué de la préfecture, il fallait s’attendre à des coups tordus. Ce qui est arrivé », écrit-il. « La stratégie policière et préfectorale a été de segmenter le cortège en morceaux pour forcer rapidement sa dislocation ». Une stratégie qui aurait, selon l’organisation, « partiellement échoué ».
Vertement, Sud-PTT dénonce les opérations de dispersion. « Les charges intempestives avaient pour but de faire beaucoup d’arrestations ciblées », affirme le syndicat. « Le déploiement de forces et des armes de guerre, canons à eau, Centaures, LBD, grenades, ne dissuadent plus personne ». Pour sa part, la rectrice de la région académique Bretagne, Nathalie Albert-Moretti, tient à replacer la situation des établissements scolaires au centre des préoccupations. « Depuis plusieurs semaines, les mobilisations lycéennes donnent lieu, dans plusieurs établissements de la région académique Bretagne, à des incidents qui dépassent largement le cadre de la contestation », indique-t-elle. Elle cite des « intrusions », des « dégradations de locaux et de matériel », des « actes de saccage » et des « jets de projectiles sur des personnels ».
Comme beaucoup, Nathalie Albert-Moretti, condamne avec la plus grande fermeté ces actes de violence qui mettent en danger la sécurité des élèves et des personnels. «Les établissements scolaires doivent demeurer des lieux protégés, dans lesquels chacun doit pouvoir étudier et travailler en toute sécurité. Aucun mouvement de contestation ne peut justifier que cette exigence soit remise en cause. » Tout en condamnant les violences, elle précise demeurer « attachée au dialogue avec les lycéens et à la prise en compte » de leurs revendications. « L’expression de ces dernières doit s’inscrire dans un cadre qui respecte les personnes, les établissements et les biens publics ».
La préfète d’Ille-et-Vilaine apporte, elle, le récit le plus détaillé des heurts intervenus en marge du cortège. Dans son communiqué, elle fait état d’un « nouvel épisode de violences inadmissibles » au moment où le cortège suivait le parcours déclaré. Emmanuelle Dubée dénonce « des violences absolument inadmissibles ». « Devant le lycée Bréquigny, où un rassemblement auquel participaient de nombreux adultes entendait mettre en cause les interventions de la police, des boules de pétanque ont été jetées sur les policiers », indique-t-elle. « Les propos et les comportements qui relativisent ces violences extrêmement graves sont irresponsables et mettent en danger le public, les policiers et les gendarmes », prévient-elle. La préfète remercie enfin les forces de l’ordre, estimant qu’elles ont évité « de nombreuses dégradations et violences ».
À l’extrême droite, Gilles Pennelle est l’un des rares responsables du Rassemblement national à réagir publiquement à la journée rennaise. Sur X, le responsable breton du RN s’en prend à Marie Mesmeur. « Une nouvelle fois, la députée LFI de Rennes, Marie Mesmeur, s’est rendue au commissariat de police pour rendre visite aux casseurs mis en garde à vue et s’inquiéter de leur sort », écrit-il. Entre la satisfaction d’une mobilisation massive, la dénonciation d’un maintien de l’ordre jugé trop violent par certains syndicats, la condamnation ferme des dégradations par les autorités et les appels au dialogue, les lectures de cette journée semblent inconciliables ou tout simplement irréconciliables.


