Mathilde Beaussault est née à Lamballe dans une famille d’agriculteurs. Après ses études à Rennes, elle est devenue professeure de français. Son premier roman, Les saules, a été publié il y a deux ans aux éditions du Seuil, gagnant du Grand prix de littérature policière 2025. Ainsi projetée sur la scène des grands auteurs de polars, elle était invitée à Étonnants Voyageurs ce week-end pour évoquer son deuxième ouvrage, La Colline, paru en 2026. Rencontre.
Vous avez suivi des études littéraires avant d’exercer en tant que professeure de français. Est-ce que l’idée d’écrire des romans a toujours été présente ?
Pendant très longtemps, cette envie d’écrire ne m’a pas taquinée. J’ai une formation littéraire mais il n’y avait pas vraiment de modules à l’université liés à l’écriture, comme cela peut être le cas dans les universités américaines. Personnellement, je me nourrissais de lecture, c’était une forme de sanctuaire. C’est au fameux virage des 40 ans que cette envie m’a saisie et ne m’a plus lâchée. Depuis quatre ans, j’écris quand j’ai le temps. Je suis enseignante et mère de deux enfants. Pendant les interstices de vie, j’essaie d’écrire en m’y consacrant comme une forme de loisirs, mais d’attache très forte aussi.
Vous êtes professeure de français et autrice de polar. Or, le polar n’a pas forcément les lettres de noblesse que l’on reconnaît à la littérature classique que vous enseignez…
Je ne suis pas une fan des grandes frontières liées aux genres littéraires. Je sais que parfois on en a besoin pour se repérer, ne serait-ce que dans une librairie, entre la fiction, la non-fiction, la poésie, le théâtre. Lorsque j’écris, j’aime jouer avec ces frontières : entre le roman social, le roman polar, la ruralité et l’univers urbain. C’est vrai que dans mes études et dans ma profession, le roman policier n’a pas une très grande place. On n’étudie pas vraiment de romans policiers, ce n’est pas dans les instructions officielles. C’est dommage parce que c’est un genre qui permet aux élèves d’aimer la lecture avec notamment des dialogues qui permettent une prise directe sur l’histoire. Cela peut alors passer par le volet de la lecture cursive, la lecture plaisir. Il m’arrive très souvent de parler du polar à mes élèves. Récemment, une élève de troisième m’a même demandé mon livre.
Pouvez-vous nous parler un peu plus de ce premier roman Les saules et de la façon dont il a lancé votre carrière ?
Quand j’ai commencé à écrire Les saules, ce n’était pas un moment opportun pour écrire. Mais parfois on fait les choses de manière instinctive ou parce qu’on en a besoin. Écrire Les saules, c’était un besoin viscéral. Je venais d’accoucher j’avais repris le travail à temps plein et même si paradoxalement je n’avais pas le temps, j’avais besoin de prendre du temps pour moi. Je ne pensais absolument pas que ça deviendrait un livre. Je le débute en décrivant la tuerie du cochon comme elle se passait chez moi à la fin des années 80 dans le centre Bretagne. Puis je me prends au jeu et continue à tisser une histoire et en essayant de rendre justice à mes personnages, notamment grâce au dénouement. Après une petite année, j’ai envoyé mon livre et trouvé une maison d’édition. L’envie d’écrire ne m’a par la suite pas quittée : avant même d’avoir la réponse du Seuil, j’ai lancé un second manuscrit.
Forte de ce succès, vous avez publié en 2026 La colline, un second polar. C’est l’histoire tragique de Monroe, 17 ans, se vidant de son sang alors qu’un bébé est retrouvé dans une poubelle. Affaire secouant autant les soignants que les policiers, c’est surtout la famille de Monroe qui se désintègre au fil de l’enquête. Comment vous est venue cette idée ?
L’idée des Saules était très nébuleuse car c’est un récit qui s’est écrit au fil des jours. Je n’avais pas de canevas, je ne savais pas du tout où j’allais. J’ai laissé mes personnages me guider. J’ai l’impression qu’ils ont une force qui parfois me supplante totalement. Mais pour La colline c’est un peu différent. Je suis partie d’un fait divers terrible qui a secoué Rennes lorsqu’un bébé vivant a été retrouvé dans une benne en octobre 2023. Ce fait divers m’a saisie, m’a totalement terrifiée. Et ça a été un point de départ qui m’a permis d’interroger notre société, ses failles, son incurie : comment c’était possible aujourd’hui au 21e siècle d’en arriver à des extrémités telles ? Je m’interrogeais sur qui, comment, pourquoi et je suis donc partie à la source de cette histoire. J’ai créé ce personnage fictif de Monroe, 17 ans, née dans famille dysfonctionnelle dans les grands ensembles périurbains. Et je me suis laissée attraper par l’histoire sans savoir où elle allait me mener. Et la grande question que je me posais quand j’écrivais La colline c’était : est-ce que Monroe va être capable de survivre ?
Vous parlez d’écrire des romans sociaux. Le premier abordait notamment le thème de l’agriculture, qu’avez-vous souhaité explorer dans ce deuxième ouvrage ?
J’aime interroger les oppositions, l’incompréhension qu’il y a entre les gens, entre le monde des femmes, le monde des hommes, le monde de l’enfance, parfois du jeu ou du jeu qui est capturé, qui n’est pas possible dans le monde de l’enfance. J’aime questionner aussi les violences qui sont faites aux femmes, la manière dont on peut se relever d’un traumatisme. Et je crois que le thème commun de mes livres, c’est le silence qui vient traverser les familles, ces non-dits qui se transforment en fardeau, qui sont apportés de manière transgénérationnelle.
D’où vient ce besoin d’aborder la question des silences intra-familiaux et comment l’étudiez-vous ?
C’est d’une part quelque chose de personnel qui peut m’avoir traversé. Je sais que c’est aussi quelque chose qui traverse beaucoup de familles, de personnes que j’ai côtoyées. C’est une chape de plomb qui peut être imposée, qui est liée à un non-dit qui prend des formes différentes. Mais il me semble qu’on est tous traversés par cet héritage qu’on reçoit de manière consciente ou inconsciente. J’aime alors lire des livres liés à la psychologie, à la philosophie, à la psychanalyse qui traitent de ce sujet. C’est quelque chose qui m’interroge et toute interrogation pour moi est un appel d’air pour écrire. Depuis que j’écris de la fiction, je lis beaucoup de non-fiction pour essayer de garder la pulsation de ma phrase. J’aime aussi, de manière assez récente, me nourrir de poésie.
“J’aime embrasser
grâce à l’écriture
ce qui me terrifie dans la vie »
Face à ce besoin d’explication, le médium du polar apparaît alors tout à fait pertinent…
Le polar est un formidable ressort pour explorer la noirceur de l’âme humaine, toutefois, sans tomber dans le manichéisme des bons flics et des méchants tueurs. J’aime, encore une fois, flouter ces frontières-là et plusieurs questions me traversent : que peut-on devenir quand on est né dans une famille dysfonctionnelle quand on n’a pas reçu l’amour de sa mère, qu’est-ce que ça donne, est-ce qu’on peut s’en remettre ?
Les Saules était un roman ancré dans le territoire breton. Vous avez d’ailleurs choisi d’intégrer les personnages dans les lieux de votre enfance. Dans La colline, c’est Rennes que vous mettez en scène, la ville où vous avez réalisé vos études. Comment expliquez-vous ce besoin ou ce choix de vos lieux de vie comme théâtre de vos romans ?
Quand j’ai commencé à écrire Les saules, de manière très instinctive, je suis retournée dans les lieux de mon enfance : la ferme familiale. Ça m’a permis de soulever les odeurs, les bruits, le patois que j’entendais dans la bouche des personnes plus âgées qui habitaient les hameaux autour de chez moi. Peut-être que c’est aussi une forme de légitimité que je tire de ces lieux que je connais, que j’ai arpentés. Quand j’ai commencé à écrire, je ne me sentais vraiment pas légitime, je le cachais parce que je trouvais ça assez prétentieux.
Je n’ai pas la prétention de connaître Rennes mais je travaille dans les banlieues depuis 20 ans. J’ai fait face à des situations compliquées que je ne résous pas en tant que professeur mais que je ré-embrasse dans l’écriture. C’est une manière de ré-embrasser cette impuissance que j’ai parfois dans la vie de tous les jours, l’intolérable qui vous ferait hurler et écrire comme disait Marguerite Duras, « c’est hurler en silence ».
Vous préparez également un troisième roman : aura-t-il pour cadre un autre de vos lieux de vie ?
Pour mon troisième roman, je suis retournée dans l’univers de la ruralité. C’est lié à l’histoire, à la Bretagne. L’histoire se passe dans une ferme ; pas celle de mon enfance mais une ferme que je connaissais bien. Il y a aussi une forêt, celle qu’on traversait beaucoup quand on était enfant. Ça m’inspire.


