Le jour de l’an 1925 se lève lentement sur la capitale bretonne. La tempête de la veille s’est envolée dans les volutes nuageuses, mais l’air reste lourd et humide. Depuis vingt-quatre heures, le vent a cessé de hurler dans les chênes séculaires du Thabor, le déluge ne frappe plus les vitrines de Noël de la rue Le Bastard. Six ans après la Grande Guerre, les Rennais et les Rennaises espèrent, sans trop y croire, que l’année 1926 commencera sous un ciel plus clément.
Grossie par les pluies continuelles, la Vilaine devient impétueuse. Ses eaux coulent avec une rapidité inhabituelle entre les quais. Du pont de Berlin au pont de Nemours, on parle de caves envahies, de commerçants soucieux, de familles qui descendent lampe à la main vérifier l’état des réserves. À Cesson, l’inquiétude gagne les habitants. Les prairies sont transformées en nappes d’eau immobiles, préoccupantes, comme le décrit le journaliste du quotidien Ouest-Eclair.
Malgré les intempéries, Rennes poursuit sa vie provinciale. À 14 heures précises, L’Enfance du Christ est donnée devant un public attentif, presque recueilli, dans la grande salle de l’Opéra. Le soir venu, la grande salle change de ton. À 20 h 30, Les Dragons de Villars attirent un auditoire nombreux. L’opéra-comique, populaire et familier, fait oublier la cherté de la vie et les débats politiques qui occupent les conversations depuis des semaines.
À l’entrée du spectacle, les Rennaises reçoivent des fleurs, petite parenthèse d’élégance au cœur d’un hiver difficile. Au Patronage Saint-Hélier, boulevard Laennec, le théâtre propose Les Yeux de l’âme et Toupin a tué Poupette. Ici, on rit, on commente, on sort le visage un peu plus léger. Tandis que les cinémas ne désemplissent pas. À l’Omnia-Pathé, l’on diffuse Les Frères Zemganno d’Edmond de Goncourt, au Select-Palace, Un fils d’Amérique et À l’Excelsior, Le Dernier des hommes.
Place Sainte-Anne, les établissements Ravilly attirent les « ménagères et maîtresses de maison », comme l’affirme une publicité. On regarde les pièces de viande, on achète le rumsteck paré, le gigot entier. Dans le journal L’Ouest-Eclair, le Piéton de service ironise dans un papier aujourd’hui jauni par un siècle d’archives. Il ose promettre la livre de beurre à trente sous, le complet à vingt-cinq francs cinquante, des impôts légers, vraiment légers !
À 14 h 30, le Parc des Sports devient le cœur battant de la ville. La sélection étudiante anglaise de Londres est là, solide, venue avec l’espoir très ferme de l’emporter sur les Bretons. Les Rennais avec le futur grand magistrat Touffait et ses copains répondent présents devant les fidèles du Roazhon Park de l’époque. Le football, ce jour-là, n’est pas qu’un jeu. C’est une respiration collective. Les deux équipes se sépareront sous un score nul (1-1).
Mais d’autres ont préféré filer vers Paris, où la nuit s’est étirée jusqu’à l’aube. Au Palace, le grand gala de fin d’année tenait ses promesses dans une revue démesurée avec des centaines d’artistes, des costumes, des rires et des applaudissements. Au Cirque de Paris, les galas attiraient familles et curieux. Et au Moulin Rouge et ailleurs, la fête semblait ne jamais devoir s’arrêter. À quatre heures, à cinq heures trente, et jusqu’au matin, on dansait avec Maurice Chevalier et Minstinguet ! À Rennes, l’eau qui monte, la musique, le théâtre et le stade. À Paris, la lumière, le bruit, les bals sans fin. Mais partout, la même attente. Celle d’un avenir un peu moins lourd.




