Classes bondées, manque d’enseignants, journées à rallonge, bâtiments anciens, pression de Parcoursup… Depuis plusieurs semaines, les lycéens manifestent partout en France, notamment à Rennes. Ils soutiennent un mouvement parti de la base, sans réforme unique, nourri de multiples colères et porté par les réseaux sociaux. À certains égards, sa mécanique rappelle celle des Gilets jaunes. Mais quelles sont réellement les raisons de cette colère lycéenne ?
« On n’est pas des robots », « classes surchargées », « 8 h-18 h », « non à Parcoursup » : les slogans se multiplient devant les établissements. À Rennes comme ailleurs, ils donnent parfois l’impression d’une contestation disparate entre lycée général ou encore professionnel, entre la révolte des « Wesh » et les élèves du centre-ville. Mais derrière cette apparente dispersion se dessine un fil rouge : les conditions d’études et la pression subie par les lycéens. Parti le 21 septembre d’un lycée de Créteil, où des adolescents protestaient contre des postes vacants, le mouvement a semé de petites graines partout en France.
En une dizaine de jours, cette contestation a gagné une grande partie du territoire, avec jusqu’à près de 30 % des 3 600 lycées français concernés par des actions le 1er octobre. Ce lundi 5 octobre, entre 400 et 500 établissements étaient encore touchés par des fermetures, selon le ministre de l’Éducation nationale. Mais quels sont les raisons d’une telle flambée de violences ? À Rennes, les personnels des lycées Joliot-Curie et Chateaubriand ont résumé les revendications de leurs élèves dans un communiqué envoyé à notre rédaction. « Ils souhaitent étudier dans des bâtiments correctement entretenus, chauffés en hiver et supportables durant les fortes chaleurs, avoir suffisamment d’enseignants, des classes moins chargées et davantage de temps pour déjeuner. »
Même constat en France entière
A l’échelle nationale, les chiffres confirment ces griefs et donnent de la consistance aux doléances. Dans le secondaire public, selon le Journal Le Monde, il y aurait aujourd’hui moins d’enseignants qu’en 2008 alors que 250 000 élèves supplémentaires sont scolarisés dans tous les bahuts de France. Dans les lycées généraux et technologiques publics, plus de 70 % des classes dépassent 30 élèves et 20 % franchissent la barre des 35. Les absences de longue durée non remplacées auraient par ailleurs doublé entre 2018 et 2024.
Les bâtiments sont également au cœur des critiques. Les lycées français ont en moyenne 61 ans, et même 71 ans pour les lycées professionnels. À peine 15 % du parc aurait été construit ou rénové depuis 2015, tandis que plus d’un tiers des établissements auraient atteint ou dépassé leurs capacités d’accueil. À cela s’ajoutent les difficultés liées aux fortes chaleurs, de nombreux bâtiments étant mal adaptés aux épisodes caniculaires.
Mais la contestation dit aussi une forme de lassitude devant le rythme même du lycée. Une enquête menée pendant trois ans par des sociologues de l’université de Tours auprès de plusieurs milliers de lycéens apporte un éclairage intéressant. Les élèves interrogés cumulent entre 26 et 35 heures de cours par semaine, auxquelles s’ajoutent en moyenne un peu plus de onze heures de travail personnel. Le temps consacré au travail scolaire atteindrait ainsi 39 heures par semaine en moyenne et dépasserait 45 heures pour un quart des lycéens, sans compter les transports. Dans leur enquête en Centre-Val de Loire, 52 % des élèves devaient régulièrement quitter leur domicile avant 7 heures.
Même les pauses ne seraient pas toujours synonymes de repos. Les chercheurs relèvent des files d’attente dans les réfectoires, des temps de restauration contraints et des difficultés d’accès aux toilettes. Un élève interrogé sur deux déclarait ainsi être réticent à utiliser les sanitaires de son établissement. À cette fatigue s’ajoute une véritable charge mentale scolaire. Deux élèves sur trois disent penser au travail en dehors du lycée ou culpabiliser de ne pas travailler suffisamment. Plus d’un terminale sur deux déclare stresser souvent ou très souvent à propos de son orientation. Seulement 30 % des lycéens interrogés dormiraient suffisamment, le manque de sommeil étant notamment associé au stress et à l’anxiété. Les chercheurs Alex Alber, Valérie Cohen, Nicolas Oppenchaim et Marion Valarcher y voient l’une des clés de la mobilisation : une « expression collective de la pénibilité du travail scolaire ».
Parcoursup, orientation et inégalités
Dans cette accumulation de griefs, Parcoursup occupe une place particulière. Il est l’oeuvre de cette génération qui avait pourtant protesté contre la sélection proposée en 1986 par un certain Devaquet, à l’entrée de la faculté. Reçue par le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, l’Union syndicale lycéenne (USL), réclame son abrogation et surtout l’ouverture de dizaines de milliers de places supplémentaires dans l’enseignement supérieur. Pour une partie des élèves, la plateforme est même devenue le symbole de la pression exercée sur leur parcours. Une étude réalisée en 2024 indiquait que 77 % des jeunes interrogés se disaient stressés par Parcoursup et 21 % souhaitaient sa disparition.
Pour le sociologue Fabien Truong, interrogé sur France Culture, le problème dépasserait toutefois la plateforme. Il évoque un système scolaire « à plusieurs vitesses », où toutes les familles ne disposent ni des mêmes informations ni du même capital culturel pour accompagner leurs enfants dans leurs choix. « Ce que demandent les lycéens et les lycéennes, c’est avoir des profs devant eux, c’est une revendication basique », résume-t-il. Avec Anne Muxel, directrice de recherche émérite au CNRS, il pointe une question plus profonde : la confiance dans la capacité de l’école à assurer l’égalité des chances .
Les violences se sont greffées au mouvement
Depuis son déclenchement, la mobilisation a depuis changé de nature. Les revendications scolaires cohabitent désormais avec une contestation de la stratégie de maintien de l’ordre. À Rennes, des personnels des lycées Joliot-Curie et Chateaubriand dénoncent des « grenades lacrymogènes », des « charges » et des « interpellations violentes ». Ils ont annoncé leur intention d’être présents aux côtés des élèves devant les établissements, comme le souhaitait récemment à demi-mots l’insoumis Jean-Luc Mélenchon devant la presse. « Les violences, d’où qu’elles viennent, sont inacceptables », ajoute pour sa part la FCPE 35 tout en estimant que fermer les lycées et proposer des questionnaires ne répond pas aux difficultés soulevées par les élèves. Elle demande au ministère, à l’académie de Rennes et à la Région Bretagne des « réponses concrètes et immédiates ».
Assurément, la question du maintien de l’ordre est désormais devenue un sujet à part entière. Plus de 5 000 interpellations avaient été recensées depuis le début du mouvement selon les données rapportées par Le Monde. Vingt-quatre lycées avaient été dégradés ou incendiés, 78 membres du personnel et 180 élèves blessés. Pour Fabien Truong, les tensions observées devant certains établissements renvoient aussi aux relations, parfois anciennes et conflictuelles, entre une partie des jeunes des quartiers populaires et les forces de l’ordre.
Mais au-delà de ces analyses jugées parfois pertinentes ou impertinentes selon ses propres opinions politiques, la difficulté pour le gouvernement serait ailleurs. En 2006, le retrait du CPE avait offert une porte de sortie pour le pouvoir. En 2026, aucun texte unique ne peut être retiré pour mettre un terme au mouvement. Derrière les poubelles en feu et les affrontements apparaît donc une colère plus difficile à résumer. On parle de manque de moyens, conditions matérielles, fatigue, pression scolaire, d’orientation, inégalités et inquiétudes sur l’avenir. Reste désormais à savoir si les réponses apportées permettront de traiter ces problèmes de fond et si les lycéens auront l’impression d’être « écoutés ». Rendez-vous demain pour une grande manifestation.


