Au Café littéraire du festival, Étonnants Voyageurs, ce dimanche à Saint-Malo, l’autrice québécoise Katia Belkhodja a séduit le public, son public. En présentant Les Déterrés, roman récompensé au Canada par le prestigieux Prix du Gouverneur général, l’écrivaine a livré le récit d’une histoire familiale traversée par les violences du siècle, sans jamais renoncer à la joie ni à l’humour.
Sur scène, Katia Belkhodja parle avec une forme de douceur, souvent traversée d’ironie. Enseignante en littérature au Québec, elle a écrit un livre nourri par les souvenirs, les silences et les blessures héritées. Les Déterrés avance dans un passé enfoui, empli de colonisation, de prison, de guerre civile et d’exil, mais aussi de résistance, d’amour et de survie.
« Une théière de cuivre, ça ne se lave jamais »
Pour expliquer son roman, l’autrice choisit une objet domestique. « Une théière de cuivre, ça ne se lave jamais », raconte-t-elle avec un sourire. «Ma mère me disait toujours cela. À chaque infusion, il reste quelque chose du thé précédent. Et l’histoire familiale, c’est un peu pareil : ça se dépose par strates. Cette image résume toute la logique du livre : comprendre ce qui se transmet sans toujours se dire, ce qui continue d’exister dans les corps et les mémoires longtemps après les événements.»
Car au cœur du roman se trouve aussi la violence de l’histoire algérienne, notamment celle de la décennie noire, cette guerre civile qui a marqué les années 1990. Katia Belkhodja raconte comme apprendre à reconnaître les attentats… simplement à leur bruit. « Quand il y avait une explosion, on essayait de savoir dans quel quartier elle avait eu lieu pour vérifier que les proches étaient encore vivants. »
Dans Les Déterrés, cette violence ne se raconte pourtant jamais frontalement. Elle surgit par fragments, par morceaux. Elle évoque cette génération à qui l’on veut éviter le poids des tragédies familiales, sauf qu’elle hérite malgré tout de leurs cicatrices invisibles. «Je suis celle à qui on ne raconte pas. Jamais vraiment. Les séjours en prison coloniale, les guerres et les voitures piégées… »
Enfant, en Algérie, parler français pouvait être vécu comme un danger. « On me disait : si les terroristes t’entendent parler français, ils vont te couper la langue», confie-t-elle. Aujourd’hui, Katia Belkhodja en revendique pleinement cet héritage, en reprenant une formule célèbre de l’écrivain Kateb Yacine. « Le français est un butin de guerre. Mon père parlait arabe, ma mère parlait kabyle… et ils se parlaient français. Donc ma langue familiale, ma langue maternelle, c’est le français. »
Son roman raconte aussi l’arrivée au Canada et une autre forme de violence, plus sourde : celle du racisme ordinaire. Là-bas, elle roncontre les difficultés à trouver du travail, les questions incessantes sur ses origines, les identités sans cesse renvoyées à l’ailleurs. Avec une formule saisissante, Katia Belkhodja résume ce malaise. «Quand on nous demande d’où on vient, ce n’est pas toujours une histoire légère», explique-t-elle. «C’est un peu comme demander à un amputé de raconter la douleur de son membre fantôme. »
Malgré les blessures, le roman refuse la tragédie. Il revendique l’humour, tout comme la joie. Mais raconter les douleurs du passé ne signifie jamais enfermer les personnages dans leurs traumatismes. «Le plus grand danger d’une malédiction, c’est d’y croire », affirme l’autrice. « Quand on transforme un peuple en peuple de cadavres, on lui ferme aussi les portes du futur. »
Chez Katia Belkhodja, Déterrer redonne des noms, des voix et une épaisseur humaine à ceux que les récits officiels ont parfois tenté d’effacer. «Je voulais déseffacer des personnages, des hommes et des femmes recouverts par les discours de l’histoire», explique-t-elle. «Je le fais d’abord pour honorer le passé, mais aussi pour montrer aux générations qui viennent le vrai passé qu’elles ont derrière elles. » À Saint-Malo, Katia Belkhodja a raconté comment écrire peut devenir une manière de remettre du vivant là où il y avait du silence.


