Il arrive devant la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine, ce lundi 21 septembre, où sont jugés sept hommes pour une fusillade survenue en juin 2022 dans le quartier de Maurepas sur fond de trafic de stupéfiants. Vêtu en blanc, il décline son identité. « Au moment des faits, j’étais fonctionnaire de police à la brigade spécialisée de territoire de Maurepas dans un quartier gangrené par la violence », explique le quarantenaire devant le président, Nicolas Léger Larue de Tournemine.
À la barre, le témoin revient sur cette terrible journée où sa vie a basculé dans un autre univers. « Le jour des faits, nous menions une opération de lutte contre les stupéfiants. Vers 16 h 40, nous avons interpellé un acheteur avec deux de mes collègues dans une contre-allée. Il était très agité, en état de manque et délirant », se souvient-il. « Au cours des palpations, j’ai entendu une série de détonations aux alentours de l’école de Trégain. La sonorité était particulière, c’étaient de gros claquements dans un quartier où les immeubles font caisse de résonance. »
Un quartier gangrené par la violence
Très vite, le policier reprend toutefois le cours de son interpellation au moment où un groupe d’enfants de 7 ou 8 ans survient près de lui, hilares. « Pour nous, il n’y avait plus d’inquiétude. » Mais quelques secondes plus tard, un scooter TMax noir, souvent utilisé par la pègre, arrive à grande vitesse. « Le conducteur était athlétique, revêtu d’un pantalon noir et d’une capuche de la même couleur. » Derrière le motard, le passager attire tout de suite l’attention du policier. « Il avait la visière entrouverte, une corpulence athlétique. Immédiatement, j’ai aperçu le pistolet-mitrailleur qu’il tenait dans sa main droite gantée. C’était un MAT 49. » C’est alors que tout bascule ! Deux jeunes guetteurs, installés dans un îlot de verdure, sont immédiatement pris pour cible par le tireur. « Entre chaque coup, le tireur laissait un laps de temps. Devant lui, les deux cibles couraient de manière désorientée pour échapper aux tirs.»
À trente ou quarante mètres de la scène, le policier envisage alors de faire usage de son arme. Mais à cette heure de la journée, il craint le pire. « Le tir se révélait impossible. Je pouvais toucher des riverains, des enfants. » Dans l’urgence, il préfère une autre option. « J’ai hurlé à plusieurs reprises : “Tout le monde à terre !” » Malheureusement, ses cris ne passent pas inaperçus. « Le pilote a mis les gaz dans ma direction, en dérapant parfois avec sa roue arrière. À vingt mètres de moi, il a entamé un virage pour permettre au tireur d’être en bonne position. Une dernière fois, j’ai crié “Tout le monde à terre !” Derrière moi, il y avait une aire de jeux, des enfants… Ll’homme en noir a pointé son arme. Il ne pouvait pas nous rater. Nous étions en uniforme, casques estampillés “police”. »
Les bons mots
Dans un temps qui dure une éternité, le représentant des forces de l’ordre se met en position. « Mais avant que j’aie pu faire quoi que ce soit, l’individu a engagé le feu en position rafale. Je me suis recroquevillé au maximum, au moment où il a cherché à balayer toute la zone. Ce qui m’a frappé, c’est le calme du tireur. Il était ordonné dans sa gestuelle. » Sous le feu nourri, le policier décide néanmoins de ne pas riposter pour éviter toute bavure. « Si je faisais quelque chose, j’ai vite compris que j’allais prendre une balle entre les deux yeux. (…) Cela a calmé toute éventualité de riposte. »
Dans la salle d’audience, tout le monde écoute ce récit glaçant. « Après leur départ, mon premier réflexe a été de chercher à savoir où j’avais été blessé. J’avais la conviction d’être touché au vu de la puissance du feu. Puis, je me suis enquis de l’état de santé de mes collègues avant de repartir à vélos pour repérer les fuyards. » Ce n’est qu’après coup que le choc se fait sentir. Dès le lendemain, les trois policiers sont convoqués par le médecin de la police nationale, spécialiste des blessures post-traumatiques. « À titre personnel, j’ai ressenti une lourde fatigue, un gros état de tension nerveuse. J’ai suivi une thérapie par neurofeedback. »
Malgré le traumatisme, le policier reprend son poste à Maurepas. « Ma hiérarchie a estimé que j’étais en mesure de rester dans mon unité. » Courageusement, il fait alors face aux multiples provocations de la part de la pègre locale dans le quartier de Maurepas. « Le fait de ne pas avoir tiré a été assimilé à de la faiblesse, cela m’a rendu mes journées particulièrement difficiles. » À la barre, l’homme ne cède pourtant pas à l’émotion. Il fait face aux questions des avocats de la défense, Jérôme Stéphan et Aristote Toussaint. Il redit avoir vu le silencieux de l’arme, entendu les coups de feu, avoir été pris pour cible. « Il était impossible pour moi de me redresser de quelques centimètres parce que j’en aurais pris une dans la tête. Il était là pour faire feu sur nous », répète-t-il. « Pour moi, quand on est capable de tirer dans un périmètre où il y a des enfants de 7 ou 8 ans, on doit être sévèrement puni. »
Mais reste une question qui l’a longtemps turlupiné : devait-il riposter ? À la barre, le policier se sent obligé de revenir sur son attitude alors que, paradoxalement, il n’est pas celui qui a tiré ! Devant son défenseur, Thierry Fillion, il a trouvé les bons mots, les mots justes. « Je me suis refait le schéma plein de fois, je me suis souvent demandé ce que j’aurais pu ou dû faire. Mais je pense que la meilleure solution était de ne pas tirer. Miraculeusement, personne n’a été blessé. On a évité un massage cardiaque à un enfant de 7 ans. Dans ce type de situation, on agit par instinct, par devoir, par conditionnement, mais à froid, quelques jours plus tard, j’ai réalisé les conséquences que ce périple meurtrier aurait pu avoir. » Des effets que même le présumé auteur, toujours drapé dans ses dénégations, a lui-même reconnus : « Je trouve que les faits sont graves, qu’il aurait pu y avoir des morts et des blessés, mais je n’ai rien à voir avec ces faits. »


