13 C
Rennes
mercredi 29 avril 2026
AccueilActualitésEdito : de la novlangue au parler-vrai : ces élites déconnectées

Edito : de la novlangue au parler-vrai : ces élites déconnectées

« Parler sans dire. Dire sans penser. Penser sans risquer ». La novlangue, prophétisée par Georges Orwell dans 1984, est une réalité ! Elle est le quotidien des élites politiques, managériales ou technocratiques. Pour rester dans le « politiquement correct », nos « grands » de ce monde lissent tout, norment tout. Celles et ceux qui gouvernent, dirigent ou influencent nos vies semblent avoir perdu le lien avec le réel. Leur langage est devenu un outil de gestion ou de persuasion, et non celui de vérité. Ils sont les sophistes des temps modernes !

« Il faut comprendre comment un certain langage produit du consentement », écrivait Pierre Bourdieu dans Sur la télévision : pour lui, pas d’hésitation. Derrière l’art de converser se cache le désengagement. Derrière les phrases creuses et codées en « isme », seuls les initiés des grandes écoles peuvent décoder et excluent le bas peuple.

Mieux vaut être incompris que compris. Dans le doute, les gens vous croiront intelligents, faute de vous entendre », un communicant.

Pour appréhender le phénomène, le pouvoir technocratique parle désormais de « redimensionnement organisationnel » pour évoquer un licenciement, de « neutralité carbone » pour ne rien faire, ou de « solutions de mobilité douce » pour poser deux trottoirs. La coconstruction, le sur-mesure, est devenu l’art d’empapaouter son prochain. Nous sommes dans une langue de coton (Éric Hazan) qui endort, dilue, cache les rapports de force à tous les échelons, tant local que national.

Dans le monde de l’entreprise, c’est le même topo ! On est dans le coaching, le team building et le leadership bienveillant. On est dans le « positif », « l’engageant », « l’inspirant », même quand il s’agit d’annoncer un plan de licenciement. À force, cette manière de parler a creusé un fossé entre els citoyens. « Le pays légal ne voit plus le pays réel », écrivait Charles Maurras au siècle dernier. La formule de l’extrême droitier est reprise aujourd’hui par des intellectuels aussi différents que Jean-Claude Michéa, Chantal Delsol ou François Ruffin. Tous dénoncent une République abstraite, gouvernée depuis les think tanks et les cabinets, incapable d’entendre ce que vivent les gens.

Depuis quelques années, le surgissement des gilets jaunes, la défiance envers les médias, la méfiance vis-à-vis des experts, tout cela dit quelque chose de cette fracture. « La sécession des élites est consommée. Elles ont quitté le pays réel et ne veulent plus y revenir », confie Christophe Guilluy, auteur du Crépuscule de la France d’en haut.

Face à cette langue froide, désincarnée, certains souhaitent désormais le retour d’un parler-vrai. Ils sont dans la droite ligne de Michel Rocard, qui, déjà dans les années 80, regrettait une parole publique « trop feutrée, trop consensuelle, trop éloignée du terrain ». Plus prosaïquement, François Ruffin, Arnaud Montebourg ou même Jean Lassalle revendiquent un langage populaire, parfois maladroit, mais audible. Mais le risque est là encore de tomber dans la caricature ! On voit trop souvent sur nos plateaux télés des hommes et des femmes, la gestuelle étudiée par des coachs, faire ce que l’on appelle aujourd’hui le « pas de côté ». Le « parler vrai » devient une posture.

« Une société où les mots ne correspondent plus aux choses est une société malade », avertissait en son temps Marcel Gauchet. Alors que les crises économiques, climatiques, sociales, retrouver un langage clair, sincère et responsable, concevoir des idées, ne sont plus un luxe rhétorique. C’est une urgence démocratique. Revenons au naturel, à la spontanéité, à la critique constructive. Cessons cette tarte à la crème que nous voyons poindre à l’horizon depuis quelques années : la positivité !

jean-christophe collet
jean-christophe collet
Lancé par le journaliste Jean-Christophe Collet en 2012/2013, www.rennes-infos-autrement.fr devient un site d’informations en 2015 et est reconnu comme site d’informations en ligne par le ministère de la Culture et de la communication.

// Dernières nouvelles publiées

Alternatiba : une subvention qui rend baba Charles Compagnon 

Alternatiba est un mouvement citoyen pour le climat et la justice sociale. Avec un réseau de près de 100 groupes locaux, elle est un acteur...
- Advertisement -
- Advertisement -

// Ces articles peuvent vous intéresser