Revenir à Rennes pour parler de l’adaptation en BD de La Longue Route de Bernard Moitessier n’a rien d’anodin pour le scénariste Stéphane Melchior, invité au festival Rue des Livres. La ville est celle de ses origines, de ses premières années et de ses premières passions. « C’est à Rennes que je suis né, que j’ai passé toute mon enfance. C’est une ville à laquelle je suis très attaché. » Ce retour prend donc une dimension presque intime. « Je suis content de revenir à Rennes… de transmettre dans cette ville de laquelle j’ai reçu tant. » Derrière ces mots se dessine une forme de fidélité à ses racines. Participer à cet événement devient l’occasion de partager une passion, mais aussi de rendre à une ville ce qu’elle lui a donné.
Une passion née entre un bateau familial et un livre
La passion pour la mer ne vient pas toujours d’une vie sur les côtes. En Bretagne, même loin du rivage, l’océan reste une présence permanente. « Quand on est en Bretagne, on n’est jamais très loin de la mer. » Le scénariste raconte avoir appris à naviguer très jeune avec son père. « J’ai appris à naviguer assez jeune avec lui en Manche. Le bateau familial était à Saint-Malo-Saint-Servan. » Sur ce bateau se trouvait un livre qui allait profondément marquer son imaginaire. « Parmi les livres de bord du bateau, il y avait La Longue Route de Bernard Moitessier. » Le soir, l’adolescent lit ce récit pendant les escales ou pendant les navigations. Sa lecture devient alors une porte ouverte vers l’aventure. « Les escapades de Bernard Moitessier… tout ça me faisait beaucoup rêver. »
Pour le scénariste, Bernard Moitessier n’est pas seulement un marin légendaire. Il est avant tout un auteur singulier dans l’histoire de la littérature maritime. « Il y a beaucoup de marins qui écrivent sur leurs traversées, mais la singularité de Bernard Moitessier est ailleurs. Il est véritablement un écrivain et un poète. » Là où d’autres racontent leurs exploits, Bernard Moitessier explore des sensations et des réflexions. La mer devient un miroir de l’âme, un voyage intérieur. « Il partage ses réflexions sur la destinée humaine, sur son rapport à la nature, sur la communion avec les éléments. Il est tout imprégné de la philosophie orientale. » À travers ses pages, le navigateur raconte bien plus qu’une traversée. « En adaptant cet ouvrage en BD, il y avait de très belles choses à transmettre sur le voyage, sur la solitude et sur le rapport de l’homme à la nature. »
Transformer ce livre culte en bande dessinée n’a pas été une décision rapide. L’idée a mûri pendant de nombreuses années. « C’est un travail de dix ans en ce qui me concerne. » Pour comprendre l’univers de Moitessier, le scénariste a entrepris un véritable travail d’enquête et de voyage. « Je suis allé jusqu’en Asie sur les traces de l’enfance de Bernard Moitessier, entre Hanoï et Saïgon. J’ai aussi rencontré les proches du marin et sa famille pour leur présenter ce projet. » Au-delà du travail documentaire, ce livre possède une dimension personnelle forte. La figure du père occupe une place importante dans cette histoire. « J’ai perdu mon père très jeune quand j’étais adolescent. » Or ce récit faisait partie de leur univers commun. « Je sais qu’il aimait ce récit… et c’est une manière de repartager quelque chose avec lui. »
L’adaptation devient alors une manière de prolonger l’amour filial « Je lui ai d’ailleurs dédié ce livre. » Mais l’auteur insiste aussi sur sa « vénération » pour le navigateur et son très beau récit. « C’est cette admiration qui guide son travail. Je n’ai pas cherché à transformer le texte original, mais à le transmettre à un nouveau public. Je voulais restituer la beauté des mots de Bernard Moitessier. » Plus encore, Stéphane Melchior a tenu à présenter Bernard Moitessier comme l’exact opposé de la vision moderne de la navigation. « Bernard Moitessier, c’est l’éloge de la lenteur. C’est entendre le chant de la mer. C’est grimper dans la mâture pour voir les animaux marins. » Loin de la performance pure, le navigateur propose une autre manière de vivre la mer. « C’est un rapport poétique aux éléments : il proposait déjà à la fin des années 60 une forme de sobriété heureuse. » Adapter une figure aussi admirée comporte toutefois un risque : celui de transformer un homme réel en personnage idéal. « On ne fait pas du tout de cet homme un saint. Moitessier reste un être humain avec ses contradictions. Il a ses défauts, il commet des erreurs, il réfléchit, il essaye de se corriger. Ce qui est admirable chez lui, c’est qu’il a essayé de mettre ses convictions en pratique. »
Pour l’équipe artistique, ce projet ressemblait presque à une navigation solitaire. »
Mais mettre en images la traversée de Moitessier plusieurs centaines de jours représente un défi narratif considérable. Il fallait éviter la monotonie. « Raconter 300 jours d’un homme seul sur son bateau sans ennuyer le lecteur… il faut varier les plans et renouveler la curiosité. » Heureusement, le scénariste a trouvé une aide précieuse en la personne du dessinateur Young Locard, dans une discipline presque maritime. « Il s’est installé dans son atelier comme Bernard Moitessier sur son bateau. » Pendant plusieurs mois, il a travaillé avec une régularité impressionnante. « Tous les jours il a travaillé huit mois d’affilée comme un navigateur solitaire, complètement concentré sur ce récit. » Entre le dessin et la mer, les trajectoires sont souvent liées !



